J’irai voter !
Il faisait beau. Le soleil d’avril avait des allures de juin. J’en avais profité pour jardiner un peu, tondre le gazon, balayer quelques feuilles mortes… Il me restait encore à nettoyer la petite allée qui longe la façade, juste un bon coup de balai, lorsque j’aperçus une ombre à travers le feuillage qui borde ma clôture : un homme immobile sur le trottoir, légèrement penché, le nez dans le feuillage. J’ai souri. Un indiscret, un rôdeur, un guetteur ? Pas du tout. J’ai l’habitude maintenant. C’est à cause de ma clôture. Elle est recouverte d’un magnifique jasmin. Et les milliers de petites fleurs blanches dont il est recouvert exhalent un parfum envoûtant, chaud et sucré. L’homme est là, qui hume les effluves… Près de lui, son chien, sagement assis au bout de sa laisse, attend que sa promenade reprenne. Docile et patient, brave bête ! Surpris par mon arrivée soudaine, l’homme se redresse, il s’excuse presque :
- Ça sent tellement bon ! Je me suis arrêté… C’est quoi, comme plante ?...
Je lui parle alors de mon jasmin, je lui dis que son parfum est comme une bouffée du sud, une senteur qui me rappelle le pays où je suis né, le Maroc, il y a bien longtemps déjà, c’était encore la guerre, et dans le désert caillouteux derrière le jardin on sentait aussi les eucalyptus, mais bon je me tais, je ne suis pas là pour lui raconter ma vie… Mais c’est lui alors qui me parle de la sienne. Il habite Vitry depuis quinze ans. Il dit ça avec dans le regard une ombre de tristesse que je remarque sans rien dire. Je lui demande seulement :
- Et avant ?... vous étiez où ?… déjà dans la région ?...
Non, il n’était pas parisien. Avant il était dans le nord de la France à côté de Boulogne-sur-mer. Il avait un bon métier, un métier qu’il aimait : mécanicien automobile dans le garage d’un grand concessionnaire automobile. Et puis il y avait eu des difficultés économiques, il avait été licencié. Il avait connu le chômage, les fins de mois difficiles. Impossible de retrouver un emploi là-bas, la région avait été durement frappée par une récession, beaucoup d’industries avaient disparu : les mines, l’industrie lourde, les filatures, un vrai sinistre. Alors il a décidé de venir en région parisienne, pour commencer autre chose, repartir à zéro. Sa femme et lui avaient eu de la chance : ils avaient trouvé un emploi commun : gardiens dans une résidence de Vitry… D’un geste large du bras, il me désigne le bout de la rue : je vois un long bâtiment anonyme, un cube imposant et morne aux angles sévères, dont la façade grisonnante est percée d’innombrables fenêtres toutes pareilles, alignées sur une douzaine d’étages…
- C’est là !...
Son bras retombe, l’homme ne dit plus rien, mais je croise à nouveau son regard où je vois encore la même tristesse, comme un voile gris. Son chien est toujours assis près de lui, comme s’il avait l’habitude de ce genre de pause, pour bavarder ou pour humer un jasmin… Au bout de quelques secondes de silence, je me dis que l’homme ne veut probablement pas en dire plus… Faut-il respecter son silence ? Ne rien dire ? Peut-être simplement qu’il n’ose pas parler… Je décide de l’encourager :
- Et… votre travail de gardien, il vous plait ? Ça a dû vous changer de la mécanique !...
Alors il se livre :
- Oh oui, vous pouvez le dire, ça m’a changé de la mécanique ! Vous savez, dans mon métier de mécanicien, je ne voyais pratiquement personne. Je travaillais allongé sous les voitures, ou le nez plongé sous le capot toute la journée. Des moteurs, rien que des moteurs… On ne voyait pas les clients, c’était les commerciaux qui s’en occupaient, ou alors le chef de garage, il était en blouse blanche, lui… Mais bon, le boulot de gardien au début, ma femme et moi on a aimé. Il y a tant de petits détails dans la vie d’un immeuble. C’est un peu comme pour les moteurs : pour que ça tourne rond, et sans faire de fumées noires, il faut tout bien tout régler, et bien écouter. On s’occupe à la fois du bâtiment, et aussi des gens. Plein de gens. C’est un tout. Nous les gardiens d’immeubles, on est une sorte de lien : un lien entre l’immeuble et les gens, et puis aussi un lien entre les gens eux-mêmes. On essaie d’harmoniser la vie de l’ensemble : la résidence et les gens… ça me plaisait bien.
Un nouveau silence, que je n’ai pas besoin de briser, le temps d’une respiration en forme de soupir et l’homme reprend :
- Mais maintenant, j’en ai marre, vraiment marre !
- Ah bon ! Vous en avez marre ?... Qu’est-ce qui a donc changé ?
- Eh bien monsieur, je vais vous dire. Dans l’immeuble avant, il y avait surtout des propriétaires et ça se passait très bien, même si des fois y avait des discussions, des petits conflits parfois, normal, on s’engueulait et ensuite on prenait l’apéro, c’est la vie… Mais maintenant, les gens n’ont plus confiance dans le pognon, tout ça, la finance, le bizness, les placements, la Bourse… Alors ils investissent dans la pierre, ils achètent des appartements, et mettent des locataires pour avoir des revenus… ça s’est fait progressivement, et maintenant, dans la résidence on a surtout des locataires, monsieur, et je vous dis pas !...
- Euh, si, justement, dites-moi ! Enfin. Si vous voulez …
- Eh bien c’est surtout un comportement général… Je suis écoeuré ! Les boutons des ascenseurs sont arrachés, on vide un tube de colle dans le digicode qui se retrouve bloqué pendant deux jours… On trouve des vieux meubles, des matelas, des encombrants, toutes sortes d’objets abandonnés sur le parking ou même dans l’escalier !... Et les mégots partout, dans les halls, dans les escaliers !... Il continue sa litanie : tenez, en janvier dernier, le vide-ordure était bouché : on a fait venir l’entreprise, et on a trouvé dedans vous savez quoi ?... un sapin de Noël !... Vous vous rendez compte ? Un sapin de Noël dans le vide-ordures, faut vraiment avoir rien dans la tête ! Et c’est tout comme ça. Par exemple, tous les jours, sur la pelouse en bas, je ramasse des sacs poubelles et pire que ça : des couches pleines qu’on a balancées des étages, par la fenêtre, comme au Moyen-âge vous savez : le pot de chambre par la fenêtre ! Oui, monsieur ! Aujourd’hui, à Vitry ! Les gens ne respectent plus rien ! Et je me dis que des fois, ils ne se respectent plus eux-mêmes !...
- Et, que faites-vous devant ces comportements ?...
- Oh vous savez, je ne fais plus rien maintenant… Avant, si. Plusieurs fois, je suis intervenu, j’ai essayé d’expliquer des choses, j’ai mis quelques affiches pour rappeler quelques règles élémentaires, pour bien vivre ensemble dans la résidence… Vous savez ce qui m’est arrivé ?... On a crevé les pneus de ma voiture !
- Oh !... Un geste isolé, sans doute ! Un p’tit con, un sauvageon !...
- Non monsieur, trois fois déjà on m’a crevé les pneus ! Je suis carrément abonné chez Feu Vert, ils me font un prix !... Bon, je dis ça en rigolant, mais franchement j’en ai marre… J’ai 61 ans, je pourrais prendre ma retraite, mais bon, ma femme a cinq ans de moins que moi, et l’emploi de gardien c’est pour un couple, c’est obligé, je ne peux donc pas prendre ma retraite, tant que ma femme ne prendra pas la sienne…
- Et quand vous serez en retraite tous les deux ?... Vous avez des projets ? Vous resterez à Vitry ?
- Oh non, pas à Vitry, ça c’est sûr, on retournera chez nous, à Boulogne-sur-mer ! Ah, là-bas, c’est autre chose qu’ici ! Là-bas on est bien !... En disant cela, pour la première fois il sourit. Quelque secondes s’écoulent. Il pense sans doute à la marée, au vent du large, aux navires qui accostent au port ou qui partent pour des horizons lointains… Il jette un coup d’œil à sa montre :
- Faut que j’y aille, j’ai encore quelques courses à faire chez Simply !
On se dit au revoir. L’homme s’éloigne d’un pas tranquille, son chien gambade autour de lui, heureux enfin de reprendre sa promenade… Ce soir à la télé, on verra les candidats parler de la France, chacun avec ses mots, toujours grandioses et beaux, qui claquent comme des oriflammes. Des chiffres, des généralités, des statistiques, des promesses vagues, des mots définitifs, des formules péremptoires, des invectives aussi… Aucun n’évoquera dans son discours les couches balancées par la fenêtre d’un immeuble au 21è siècle, ni les pneus crevés de la voiture d’un modeste gardien d’immeuble… La politique ne s’abaisse pas à de telles trivialités banlieusardes qui sont pourtant le lot quotidien de tant de gens, ici, là ou ailleurs… Et voilà pourquoi, au-delà des urnes, par-delà les clivages idéologiques, rien ne changera demain, hélas. Je pense à cette rencontre, à ce gardien dont une société devenue incivique et sans-gêne a pourri la vie et tué l’enthousiasme… Quel gâchis ! Peut-on encore réapprendre l’humanisme et le vivre-ensemble ? Rebâtir une éducation ? Oui, je sais, il y a à Vitry
un grand musée, le Mac Val. Mais ça ne me suffit pas pour être fier de ma ville… Il faut savoir regarder aussi les choses du quotidien, la vraie vie, ne pas être aveugle aux souffrances ni sourd aux misères. Hélas, ce ne sont pas les solutions qui manquent, c’est le courage et la solidarité, dans un monde où la valeur d’un homme se juge à sa Rolex ou au nombre de buts qu'il a marqués. Le soleil descend, la fraîcheur d’avril est là, une journée s’achève, et tandis que je pense à tout ça, une tristesse résignée m’envahit, qui courbe mes épaules malgré moi, dans l’odeur du jasmin. Et pourtant j’irai voter, je ne sais même pas pour qui, ni surtout pour quoi… Peut-être simplement parce que je suis un citoyen. Ou un mouton de Panurge. Souvent c’est pareil !