J'ai beaucoup aimé ce livre autobiographique de Janine Boissard... C'est d'autant plus remarquable que je déteste habituellement ces bouquins où l'on se fouaille le nombril pour étaler sa vie et ses bobos à l'âme... Sauf que là, le livre est déjà bien écrit, plaisant à lire, on y chemine comme on se promènerait dans les beaux quartiers et les appartements de la haute bourgeoisie, sauf qu'ici on n'est pas écrasé par l'insolence d'un luxe tapageur et méprisant, mais par la sensibilité de cette petite fille qu'était Janine Boissard, dont on se dit qu'elle a autant souffert que bénéficié de ce milieu familial privilégié qui fut le sien : immense appartement de 315 m2 en plein 16è arrondissement de Paris.. et les vacances d'été dans le château familial de Bélair, près de Charleville, dans son parc de trente hectares... Mais il y a plus : ce livre constitue un fabuleux documentaire sur la vie bourgeoise dans les années 1940 à 1960... Une période si proche de la nôtre, et si lointaine pourtant... On y voit une omniprésence de la religion , il y a toujours un cousin prêtre.. et même une grand-mère qui part en vacances en emmenant dans ses bagages un abbé pour la confesser chaque matin !! Pas au 16 siècle, non !!! ...Au vingtième siècle !...Parler de sexe est un tabou absolu, même si tous les parents de ces milieux aisés pondent avec allégresse leurs cinq à sept mouflets !.. Les études des enfants? .. Dans des institutions religieuses du 16 arrondissement, bien sûr !.Messe et confession obligatoire... On a , évidemment, à la maison domestiques, cuisinière et chauffeur. Les filles sont éduquées strictement, et les lectures soigneusement réglementées : Autant en emporte le vent est interdit : trop de cul entre Rett Butler et Scarlett O'Hara ! Pourtant, on est ici bien loin du classement X !... Mais alors, comment font les filles pour se marier ?? Là, c'est très malin : pas question qu'une jeune fille de ces bonnes familles s'entiche bêtement d'un ouvrier, d'un manutentionnaire ou quelque manant du peuple rencontré par hasard...Alors les bourgeois ont trouvé un truc simple et génial : quand les pulsions génitales se font sentir chez leur progéniture, on organise des festivités diverses : rallyes, soirées dansantes, clubs divers.. Y participent des jeunes filles et des jeunes gens triés sur le volet, tous fils et filles de grandes familles, de bourgeois, Inspecteurs des finances, avocats, hautes professions libérales, ambassadeurs... bref le gratin Les filles vont donc trouver un large choix de mecs, auxquels elles vont succomber d'autant plus facilement qu'elles sont sous pression côté périnée, et en manque (même sans le savoir ! ) depuis des années... Voilà comment se font ces "beaux mariages " entre privilégiés : au moins le patrimoine ne se gaspille pas, et même s'accroît ! .. Et si jamais une fille avoue à ses parents avoir rencontré un garçon dont le nom est inconnu des parents, la question des parents fuse : Que font ses parents" ?... Et cette question "Que font ses parents" ? m'a beaucoup amusé... car je me suis reconnu ! Sauf que moi, dans ma jeunesse, j'étais du mauvais côté, celui du pauvre ! Voici l'anecdote : J'avais rencontré à la fac de Sciences une jolie blondinette qui, à 20 ans roulait, à bord d'une Simca Versailles et habitait la prestigieuse rue Vaneau dans le 7è arrondissement de Paris : immeuble prestigieux, ascenseur, tapis rouge dans l'escalier... La blondinette et moi, on faisait de longues balades au Jardin des Plantes, entre deux amphis de biochimie.. on se tenait la main, et on se lançait des boules de neige, comme des gamins.. On était bien ensemble et même, elle m'aidait de ses doigts fins, à disséquer ma souris blanche en travaux pratiques ! A la fin de l'année scolaire, elle tint à me présenter à ses parents.. J'y allai.. Et leur question fusa, presque d'emblée : "Que font vos parents" ? .. Inutile de frimer, je dis la vérité : ma mère restait à la maison, et mon père était veilleur de nuit"... Que croyez-vous qu'il arriva ?? Deux jours plus tard, je reçus une jolie lettre de ma blondinette : elle me demandait de ne plus chercher à la revoir, m'annonça que c'était la décision de ses parents, et qu'elle irait passer tout l'été en Allemagne, pour se fiancer à l'automne là-bas !... Elle me demanda de lui pardonner, et termina en me précisant que dans sa famille, on devait, même si ça me surprenait, obéir aux décisions des parents !... Allez, revenons au livre de Janine Boissard ! Il est excellent, et comme récit, et comme document ! Sans compter que Janine Boissard était parfois le "vilain petit canard" de sa famille, une petite fille moins conformiste, une petite fille un peu perdue et étouffée, qui la rend plus sympathique que ce milieu fermé où tout fonctionne par relations de haut niveau : on voit ainsi un membre de la famille qui fait son service militaire au moment de la guerre d'Algérie : mais pas d'inquiétude pour lui, il est mobilisé .. à Paris ! Pendant ce temps, mes copains d'Ivry, ces prolos, partaient, eux, dans les djebels ! "Selon que vous serez puissants ou misérables"......