Marie-Claire, roman de Marguerite Audoux, 1910
Je l’ai déjà dit, mais je le répète car certains sont durs à la comprenette : il n’est pas indispensable de se ruer sur le dernier bouquin paru, vendu trop cher en tête de gondole du supermarché, entre le papier à cul en promo et les chocolats de Noel en solde. On peut trouver d’excellents bouquins en fouinant un peu. C’est ainsi que j’ai déniché à Vitry un roman ancien : Marie-Claire, publié par Marguerite Audoux en 1910 ! Pour une fois, je vais parler de l’auteur avant de parler du livre... Marguerite Audoux naît en 1863 à Sancoins, dans le Cher. A trois ans, sa mère meurt. Juste après, son père s’en va, abandonnant ses deux filles. Marguerite passe neuf années à l’orphelinat de l’Hôpital général de Bourges. De 1877 à 1881, Marguerite, qui a 14 ans, est placée comme bergère d’agneaux en Sologne à Sainte-Montaine, près d'Aubigny-sur-Nère. A 17 ans, elle est amoureuse du jeune Henri Dejoulx, mais la famille d’Henri, par peur d’une mésalliance, met un terme à cette histoire. L’orpheline quitte alors la Sologne et monte à Paris, où elle vit difficilement comme couturière. Le chômage la contraint de faire des petits boulots très durs, à la Cartoucherie de Vincennes et dans la buanderie de l’Hôpital Laennec. Pendant ces années de misère, en 1883, elle a un enfant qui ne survit pas, et dont l'accouchement pénible lui vaut une stérilité définitive. À la même époque, sa sœur Madeleine lui laisse sa fille Yvonne, que la future romancière élève, en dépit de ses difficultés financières. C’est précisément cette nièce qui, sans bien sûr en avoir conscience, va favoriser la carrière littéraire de sa mère adoptive : la jeune fille, à seize ans, se prostitue, à l’insu de sa tante, dans le quartier des Halles de Paris ; or, un jeune homme, qui ignore qu’elle fait la pute, s’éprend d’elle. Il se nomme Jules Iehl, alias Michel Yell en littérature, c’est un ami d'André Gide. Quand il prend conscience de la situation, il va voir la tante... dont il tombe amoureux, délaissant du coup la nièce. Yell présente son amie Marguerite Audoux à un groupe d’intellectuels, écrivains et artistes, parmi lesquels figurent Charles-Louis Philippe, Léon-Paul Fargue, Léon Werth et Francis Jourdain. Michel Yell découvre que celle avec qui il partage ses jours (et qui, dès 1895, a définitivement adopté le nom de sa mère : Audoux) a écrit ses souvenirs, et d’une fort jolie façon. Il en informe ses camarades. Francis Jourdain est un ami d’Octave Mirbeau, et va trouver l’auteur du Journal d’une femme de chambre. Octave Mirbeau tombe immédiatement sous le charme du manuscrit et l’impose à son éditeur. C’est donc à Octave Mirbeau que la bergère-couturière des lettres doit la sortie de son livre Marie-Claire... qui reçoit en outre le Prix Femina, décerné le 2 décembre 1910 à l’ancienne petite bergère d’agneaux. Les ventes dépasseront les cent mille exemplaires. En 1920 paraîtra un deuxième roman, suite du premier : L’Atelier de Marie-Claire. Mais avec un tirage de 12 000 exemplaires, le succès est bien moindre. Il faut dire qu’entre temps, deux grands amis de Marguerite Audoux sont morts : Octave Mirbeau et Alain-Fournier... Commence alors un oubli progressif, et Marguerite Audoux meurt le 31 janvier 1937 à Saint-Raphaël où elle est inhumée. Précisions pour les curieux : sur la mairie de Sainte-Montaine (Cher), une plaque rappelle la petite bergère qui y séjourna. De même, une plaque est posée sur la façade du 10 rue Léopold Robert, dans le14è arrondissement de Paris, où Marguerite Audoux vécut de 1908 à 1935. Une dernier point : un petit musée est consacré à sa mémoire à Aubigny-sur-Nère, dans le Cher...
Passons au livre : je n’en dirai pas grand-chose parce que c’est inutile : l’histoire racontée dans Marie-Claire est... tout simplement celle de la vie l’auteur. Une vie extraordinaire qui ressemble à un roman, et qu’elle nous raconte avec une simplicité désarmante et une grande sensibilité. Quel courage aussi chez cette femme ! Dans Marie-Claire, nous suivons l’héroïne de sa naissance à son départ pour Paris. A lire absolument. Précision : je viens de télécharger gratuitement (et légalement), sur ma liseuses électronique, la suite : L’Atelier de Marie-Claire, qui raconte la vie de Marguerite à son arrivée à Paris...