L’Homme au marteau, roman de Jean Meckert
Voici un roman à découvrir, à lire. Ecrit en 1943, il est bien méconnu de nos jours, et il faut remercier et féliciter les éditions Losfeld d’avoir remis au goût du jour l’auteur Jean Meckert et son œuvre. L’homme au marteau est une expression du jargon cycliste, qui désigne le brutal coup de fatigue qui terrasse un coureur et l’oblige à s’arrêter. Le héros de ce livre s’appelle Augustin Marcadet, il a 30 ans.. Il travaille dans un bureau de l’administration, où il occupe un emploi subalterne de faible qualification ; il noircit du papier, enregistre des statistiques, fait des additions et des reports. Il vit ainsi ses journées au milieu de ses collègues, qui ne sont pas des aigles non plus : ça bavasse, ça se lance des piques perfides tout en s’embrassant le matin en arrivant. Les sujets de conversations sont évidemment bas et stupides, avec comme seul piment le Tour de France, pour lequel chacun défend son champion Mais là encore c’est un sujet qui divise... A midi, Augustin, tous les jours, déjeune en ouvrant la gamelle que lui a préparée son épouse Emilienne, une gentille femme d’intérieur sans envergure, qui élève leur fille, la petite Monique, 5 ans, pas très jolie et qui a les dents mal plantées.. Terrible monotonie de la vie quotidienne. Au bureau, la moindre erreur se traduit par une convocation par l’inspecteur principal surnommé Dudule, et on en prend pour son grade ! Bien sûr, tous les employés sont unis pour critiquer Dudule derrière son dos. Mais dès qu’il paraît, ce sont des assauts d’amabilité et d’hypocrisie, pour se faire bien voir, au détriment même des collègues : terminée, l’union, c’est chacun pour sa gueule, et chacun s’aplatit comme une larve devant le chef... Saloperie de nature humaine !... Augustin est mal à l’aise, il se sent fait pour autre chose, mais quoi ? Il a voulu suivre des cours, mais se contente d’entrouvrir les bouquins sans y croire... Il supporte tout ça au bureau, Augustin Marcadet : la mère Dhozier qui sent l’urine. Dugrain, le gras des fesses, qui lâche des pets silencieux, honteux et puants. Mademoiselle Rose, plate comme une planche à pain... Il faut aussi se méfier de la sous-chef, madame Connardot, qui couche avec l’inspecteur Dudule, tout le monde le sait ! Heureusement, il y a le week-end... Mais est-ce mieux ? Bien sûr, Marcadet peut alors dormir un peu plus longtemps et il ira prendre une douche aux bains municipaux. Mais ensuite, ce sera la visite chez le beau-frère, suivie d’une morne promenade familiale jusqu’au bois de Vincennes... Et puis lundi, c’est une nouvelle semaine de bureau qui commence, identique à la précédente, sans échappatoire, sans avenir, avec comme seule perspective la retraite, dans trente ans... Telle est la vie d’Augustin, une vie immuable, une vie dont Augustin a conscience, à la différence de ses collègues, aveugles à leur condition abrutie... Un jour, suite à une engueulée particulièrement musclée de l’inspecteur, Augustin Marcadet s’emporte et dit quelques vérités bien senties à son chef, puis quitte son bureau et décide qu’il n’y reviendra plus. Rentré chez lui, il ne dit rien à Emilienne sa femme. Mais dès le lendemain, il cherche un nouveau boulot, car il a conscience qu’il a la responsabilité d’une famille... Mais pourra-t-il trouver un autre emploi plus valorisant ? Il épluche les petites annonces et se précipite : quand il arrive pour l’embauche, il découvre que trente personnes attendent déjà... La condition d’Augustin devient insupportable. Tout de même, lumière dans sa nuit, il rencontre une jeune fille en robe rouge, elle aussi cherche du travail... Mais cette rencontre a-elle un avenir ? Le ras-le-bol du héros devient de plus en plus tangible au fil de l’histoire... On se dit que ça va exploser... quand ? comment ?... Ou peut-être que rien ne se passera... Un roman étouffant, terriblement englué dans le quotidien et l’aliénation au travail, avec finalement une réflexion amère sur la liberté. L’homme souffre d’être asservi, mais sait-il seulement quoi faire de sa liberté ?... En tout cas, l’Homme au marteau est un livre prenant et intelligent, à lire absolument.
Bio : Jean Meckert est un écrivain atypique, dont la trajectoire mérite d’être rappelée brièvement. Il est né le 24 novembre 1910. En 1917, son père fout le camp avec une bonne femme. Sa mère, pour éviter la honte de cette trahison, raconte que son mari a été fusillé pour l’exemple, à la guerre ! Puis elle pète un câble et est internée. Jean se retrouve de ce fait placé dans un orphelinat, il a 7 ans. Il travaille en usine dès l’âge de 13 ans. Mais il continue de s’instruire, seul, en lisant beaucoup. En 1939, Jean Meckert est mobilisé : c’est la « drôle de guerre », qui lui inspire son premier roman « La Marche au canon ». En 1942, il publie « Les Coups », œuvre consacrée aux difficultés du couple, et qui est remarquée par André Gide et Raymond Queneau. Leur soutien lui permettra de publier plusieurs romans dans la Collection Blanche. En 1950, Jean Meckert rencontre Marcel Duhamel. Ce dernier lui demande publier des romans policiers pour la Série Noire. Sous le pseudonyme de Jean Amila, Jean Meckert va alors écrire 22 polars. Avec des titres comme « Y’a pas de Bon Dieu !', « Les loups dans la bergerie », « La Lune d’Omaha », ou « Le Boucher des Hurlus », l'oeuvre d'Amila-Meckert donne une dimension nouvelle au roman noir français, avec ses personnages solitaires et révoltés, un peu à l’image de l’auteur, abandonné à l’âge de 7 ans, et qui parlera de son métier d’écrivain en disant « je suis un ouvrier qui a mal tourné ». La fin de sa vie est difficile. Après avoir écrit un livre dénonçant le colonialisme et les essais nucléaires à Tahiti, il est violemment agressé par des inconnus en 1975, rue de Belleville à Paris. Grièvement blessé il en conservera de lourdes séquelles. Jean Meckert meurt le 7 mars 1995.