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    L’INCONNUE DE SOFIA

    Par Robert Lasnier

    Ce texte a reçu le 2è prix du Centre culturel de Vitry le 1er décembre 2012

    C’est décidé, je pars pour un petit voyage à Sofia. Il me faut la retrouver, cette femme inconnue. Elle s’appelle Anita. Ça fait tant d’années que j’ai envie de la connaître, de lui parler. Envie aussi de découvrir la Bulgarie et sa capitale, Sofia, dont le nom seul déjà me fait rêver. Et puis je me suis décidé, ça y est, j’ai acheté un billet, en classe touriste, comme ça, sur un coup de tête ! Je vais enfin la rencontrer. Là-bas. Elle sera sûrement très étonnée, mais je lui dirai qui je suis, je lui dirai aussi pourquoi j’avais envie de la voir… Elle comprendra, et je pourrai enfin lui poser toutes ces questions qui tournent dans ma tête depuis si longtemps. Un taxi m’a conduit à l’aéroport de Roissy. Me voici dans un hall immense où sont affalés les passagers en partance. J’attends. On attend toujours dans les aéroports. Il y a du brouhaha, des allées et venues incessantes, des valises à roulettes, des gens qui trimballent du whisky ou du parfum payé plus cher qu’en magasin  mais détaxé : on a échappé à l’impôt c’est le principal ! Les haut-parleurs lancent des appels en français, en anglais. On attend encore… Partout, on sent l’odeur du kérosène brûlé par les réacteurs.  C’est long… On essaie de lire un magazine mais on n’y parvient pas, pris par cette apathie vaguement inquiète et résignée. On se sent toujours un peu prisonnier dans un aéroport. Un peu perdu aussi. Soudain, une voix féminine, impersonnelle et chaude, annonce :

    « Les passagers du vol Air France numéro 11 452 à destination de Sofia sont invités à se présenter porte 4 pour embarquement immédiat !… C’est la ruée vers le contrôle des bagages à main, on passe sous le portique, je vide mes poches, le douanier entrouvre mon sac, fronce un peu les sourcils en découvrant je ne sais quoi, mais il me laisse finalement passer. Je me retrouve d’abord dans un couloir fermé, au milieu du troupeau anonyme, avant d’arriver dans l’avion. Le commandant de bord me souhaite  la bienvenue, une hôtesse me tend un quotidien. Je me suis assis près d’un hublot, en avant de l’aile, je verrai bien le paysage. J’ai trop chaud, la climatisation n’est pas encore en marche. Des chariots chargés de valises dansent un ballet incessant autour de la soute. Les réacteurs ronronnent doucement avec un léger sifflement. Dans un peu plus de trois heures, je serai à Sofia. Je ne connais rien de cette ville, je n’ai jamais mis les pieds en Bulgarie. En attendant le décollage, je sors de ma poche la vieille carte postale cornée, si souvent lue, et je la relis :

    Sofia, le 15 novembre 19…

    « Le palais bleu luisant sous les ramures,

    Les balcons d’or, la terrasse, la tour,

    Les baisers longs, les cris brefs, les murmures,

    L’amour…

    Le ciel très rose, la terre très grise,

    Tertres et croix, silence épais et lourd,

    Corbeaux  sur l’air torride auprès de l’église,

    L’amour …

    Souvenirs, Anita »

    J’imagine le visage de cette femme. En fermant les yeux, j’essaie de reconstituer ses traits dont je ne sais rien. Elle est sûrement blonde, comme beaucoup de filles d’Europe de l’est. Avec peut-être des cheveux tombant en longues mèches sur ses épaules. Elle doit avoir les yeux bleus, ou gris clair peut-être... Et pourquoi ce prénom d’Anita, qui pour moi évoque plutôt l’Andalousie ? Encore un mystère, un de plus… L’hôtesse a terminé de mimer tous les gestes à faire en cas de catastrophe aérienne. Du coup me voici angoissé : C’est comme une vague peur qui se glisse en moi, se propage le long de mes bras en une sorte de frisson qui me hérisse la peau… J’ouvre le journal, juste pour penser à autre chose, mais je lis cinq fois la même ligne, sans comprendre, je n’arrive pas à me concentrer, les phrases se brouillent ! C’est alors que je me demande soudain comment je vais faire pour retrouver Anita, l’inconnue de Sofia. Je n’ai ni adresse ni téléphone, pas le moindre renseignement sur elle, rien que cette vieille carte postale dans ma poche… Bah !... On verra !... L’hôtesse s’assoit sur un strapontin. Elle a des jambes splendides gainées de collants-voiles, probablement des Le Bourget, ce serait logique pour une hôtesse de l’air !... Mais je suis trop stressé pour en apprécier le charme. L’avion roule maintenant sur la piste, lentement, se dandinant presque, avec d’interminables virages balourds, le long de pistes en béton bordées de hangars gris. Puis l’appareil stoppe brusquement, il marque son point fixe. Les réacteurs se mettent à ronfler plus fort. La voix du commandant de bord retentit, conviviale et rassurante : « Mesdames Messieurs, le commandant de bord et son équipage vous souhaitent la bienvenue à bord. Notre décollage est imminent ; nous atteindrons Sofia après un vol de deux heures et quarante-cinq minutes, et nous atterrirons à l’aéroport Sofia-International à 14 heures GMT, la température extérieure à Sofia est actuellement de 13 degrés avec un vent nul. Notre altitude de vol sera de 29 000 pieds, soit 11 000 mètres environ, avec une température extérieure de moins 60 degrés. Le commandant de bord et son équipage vous souhaitent un agréable voyage à bord de notre Boeing 747-80 ». Le temps de répéter la même chose en anglais : « Ladies and gentlemen… »,  et voici que les réacteurs rugissent, l’avion s’élance, je me sens plaqué sur le dossier de mon fauteuil. Les passagers sont un peu crispés. Les roues vibrent dans un tremblement frénétique. Mais les visages s’éclairent lorsqu’enfin une ultime secousse suivie d’une soudaine stabilité plus silencieuse  indique que l’appareil a décollé… Par le hublot, je ne vois plus les pistes, mais un parking de supermarché où semblent alignées les Dinky-Toys de mon enfance, tant les voitures ressemblent à des jouets minuscules… On est déjà en plein ciel… Des champs découpent le sol en formes géométriques, des rectangles verts ou jaunes, bruns parfois, entre lesquels serpentent les rubans gris des routes secondaires. Pas un seul nuage. Je vois dans le lointain l’horizon qui se penche dans une sorte de brume blanche qui éblouit. Tout en bas, un ruban gris clair brille d’un éclat argenté : la Seine, ou la Marne peut-être… Dans trois heures, un peu moins, je découvrirai la Bulgarie, Sofia, Anita…

    C’est alors que se produit le crash. D’abord un silence brutal, rien d’autre. Mais par le hublot je vois les champs grandir, monter vers nous ! C’est horrible ! On tombe, on tombe !... Je me sens presque arraché à mon siège. Il n’y a aucun message de l’équipage ! Des hurlements montent autour de moi. Je veux crier aussi, mais aucun son ne sort de ma gorge je suis complètement paralysé par une terreur indicible… Impossible de dire combien de temps ça dure : une longue chute vers le sol, vers la mort, je tombe, je tombe et puis un choc terrible !... C’est fini. Autour de moi, je ne distingue rien, sinon la nuit et le silence. Mon cœur bat la chamade. Je m’aperçois que je ne suis plus attaché à mon siège passager, mais allongé. Il ne reste rien de l’avion… C’est alors que je me réveille en sursaut : je suis dans mon lit,  hagard, en sueur. En même temps un immense soulagement s’empare de moi : je suis vivant, rien de tout cela n’était vrai,  j’ai juste  fait un cauchemar. J’allume la lumière, j’ouvre le tiroir de la table de chevet : la carte postale d’Anita est toujours là, écrite le 15 novembre 19...

    Je l’ai trouvée un jour dans les affaires de mon père ; il y a bien longtemps. L’écriture a pâli. J’étais petit encore, et cette mystérieuse correspondante bulgare m’avait intrigué. Je me demandais qui était cette Anita qui parlait d’amour à mon père et qui n’était pas ma mère. Cette Anita qui écrivait à mon père mais dont personne jamais ne parlait à la maison… Je m’étais demandé aussi pourquoi un jour elle n’avait plus écrit et pourquoi mon père n’en avait jamais rien dit…  Ma mère savait-elle ?... Pourtant, malgré ma curiosité, je n’ai jamais rien demandé à personne. Quand on est enfant, il est des silences qu’on n’ose pas briser. Le temps a passé. Il a emporté mes parents. Anita les a suivis sans doute, depuis longtemps. Je ne suis jamais allé en Bulgarie, mon voyage à Sofia ne fut qu’un songe et je ne saurai jamais qui fut cette mystérieuse correspondante de mon père. Anita restera pour moi l’inconnue de Sofia. Il est des mystères qui ne sont jamais éclaircis. Et des voyages qu’on ne fera jamais. 


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    LA MAISON MAUDITE

     

    C’était l’hiver et dehors il neigeait. Avec des amis, on bavardait, bien au chaud dans le salon, autour de la cheminée. Une bûche de chêne crépitait, lançant des gerbes rouges et des brassées dorées d’étincelles pétillantes.

    • Ah ! dis-je soudain, y a pas à dire, mais on est tout de même mieux dans sa maison que dehors, avec ce temps !
    • Oh, tu sais, ce n’est pas toujours vrai ! me rétorqua Jacques, un des convives présents. Car il y a des maisons qui portent malheur… Et il  hocha la tête.
    • Des maisons qui portent malheur ?… Mais ce sont des ragots, ça,… rien que des légendes qu’on raconte pour faire peur aux petits enfants !...
    • Ecoute, je ne te parle pas de légende, moi, je te parle de ce que je sais, et je me souviens d’une vieille histoire  qui s’est passée dans le village de mes grands-parents, un drame qui a eu lieu justement dans une maison maudite. Il paraît même que cette maison avait parlé… Une histoire vraie qu’ils m’ont souvent racontée…

    Tout le monde s’était tu, et les visages s’étaient tournés vers Jacques. Moi, je pris la bouteille de cognac, et en versai une bonne rasade, remplissant les verres jusqu’au bord. Chacun but une gorgée, puis reposa son verre. Et dans le silence qui suivit, au milieu de nos ombres que les flammes  faisaient danser sur les murs, Jacques nous conta l’histoire que voici.

     

    Tout avait commencé un jour d’octobre. Louis était arrivé à Valliers-en-Chalais dans les tous premiers jours du mois. Louis était un étranger, il vivait en France depuis quelques années déjà et avait appris un peu le français. Assez pour se débrouiller très bien au quotidien. Il vivait seul, et n’ayant aucune attache familiale, il allait çà et là, d’une ville à l’autre, au gré  des emplois disponibles. Il avait été embauché à Valliers comme maçon, sur le chantier d'Air-Dux, un vaste entrepôt dont la construction venait de démarrer. Louis avait été logé dans une petite cité provisoire édifiée à la hâte : une demi-douzaine de bungalows légers ressemblant davantage à des baraques de chantier qu'à des demeures... Autour, il y avait un parking  et quelques arbres chétifs.  Louis y avait garé sa voiture, mais ne l’utilisait guère, se rendant à son travail à pied. Pour ce faire, en sortant de sa bicoque, il longeait une route déserte sur plusieurs centaines de mètres avant d’arriver  sur le chantier où il travaillait.  Et c’est sur cette route, à gauche, que se trouvait une grande maison abandonnée, la Villa Trébor, à la silhouette massive et inquiétante. Le soir, son ombre se découpait, silencieuse au milieu d’un fouillis de verdure sauvage... C'était une ancienne demeure bourgeoise comme on en voyait au début du 20è siècle, lourde bâtisse de pierre érigée dans un grand parc en friche protégé de l'avenue par de hautes grilles rouillées par le temps et envahies de ronces. Le long des murs sombres de cette demeure, s'ouvraient de longues lézardes noires dont le tracé tourmenté disparaissait dans l'entrelacs des branches dénudées avec lesquelles elles se confondaient. Les volets à moitié arrachés pendaient de travers sur la façade, et leur peinture rouge sombre s'écaillait en plaques comme du sang séché. Les vitres, pour  la plupart, étaient cassées, et les fenêtres, béantes comme des bouches de cadavres, ricanaient parfois en grinçant, avec une sorte de gémissement qui ressemblait à une plainte humaine. Les anciens racontaient de drôles d'histoires au sujet de cette maison. On disait qu'elle portait malheur à ses habitants. Plusieurs s'étaient suicidés... Un enfant qui jouait dans le parc s'était piqué un jour aux épines d’un églantier : il était mort du tétanos en quelques jours... Le dernier occupant avait trouvé la mort au cours d’un tremblement de terre au Mexique. Depuis, la maison était tombée dans une inexorable décrépitude et n’avait plus trouvé d’acquéreur. On la disait maudite. Et le temps avait accompli son œuvre de ruine… Mais tout cela, Louis n’en savait rien lorsqu’il passait le long de cette maison.  Toutefois, il ressentait une impression étrange devant ces murs hostiles, comme si une haleine froide et mauvaise s’exhalait de ses murs… Mais il n’avait jamais rien dit de ce malaise qui l’oppressait. A qui d’ailleurs en aurait-il parlé ? Il ne connaissait personne et personne ne le connaissait. Taciturne, se liant très peu, Louis vivait en solitaire. Parfois cependant, en allant au travail le matin, il faisait une halte au café qui se trouvait près de la Société Air-Dux. C’était le quartier général des ouvriers du chantier. Là on pouvait se retrouver entre potes, blaguer, rigoler et boire un coup. Louis en connaissait certains, avec qui il échangeait quelques mots. Le soir, vers 18 heures, il passait à nouveau devant la sinistre Villa Trébor. Comme chaque fois, il ne pouvait s’empêcher de jeter un coup d’œil vers les sombres murailles aux fenêtres béantes. Puis il rentrait chez lui, et préparait un repas vite fait, sur le petit réchaud à gaz qui ne permettait pas de grandes fantaisies culinaires. Mais Louis, homme simple, se contentait de peu. Un repas frugal lui suffisait. L’automne et l’hiver passèrent. Mars fut venteux, avec beaucoup de pluie et la Villa Trébor était alors encore plus lugubre sous les intempéries qui la fouettaient. Mais Louis en avait pris l’habitude. Il n’y faisait plus attention à l’inquiétante bâtisse, on s’habitue à tout. Lorsqu’avril arriva, le printemps se rappela qu’il était temps de briller : le soleil en profita pour mettre de la joie partout, les fleurs y ajoutèrent leurs couleurs. Les abeilles revinrent butiner. Et comme l’air était doux, Louis pouvait désormais se mettre sur la terrasse de sa petite maison, tout en fin d’après-midi, pour y boire son café, ou partager l’apéritif, de temps à autre, avec un de ses collègues habitant une baraque voisine. Un soir qu’il rentrait, il trouva devant chez lui une petite fille. Elle semblait attendre. Elle pouvait avoir dix ans peut-être. En souriant, elle demanda à Louis la permission de récupérer son ballon qui avait atterri sur la terrasse. Lorsque ses yeux clairs se posèrent sur Louis, et qu’à son tour il la regarda, quelque chose passa mystérieusement entre eux deux. Quelque chose qu’ils n’auraient su dire, ni l’un ni l’autre, mais qui fit qu’ils se sentirent mutuellement en confiance, comme s’ils s’étaient connus de toujours. Une familiarité immédiate s’instaura avec une réciprocité totale, étonnante, rare.

    • Tu travailles ici ? demanda la petite fille.
    • Non … enfin, oui et non… ici c’est ma maison, mais je travaille au chantier Air-Dux, juste en arrivant à Valliers, par là, tu vois… Faut prendre la route, là, tu passes devant la grande maison en ruine, et c’est un peu plus loin, sur la droite… La petite fille haussa les épaules : non, elle ne voyait pas, elle ne connaissait pas !…

    Louis poursuivit :

    • Mais, je ne t’ai encore jamais vue par ici…
    • Je suis arrivée hier… Là je suis en vacances, pour deux semaines, chez mon tonton et ma tata…
    • Où ça ?
    • Là ! Juste en face… La maison avec les fleurs…

    A cet instant, une fenêtre s’ouvrit, à la maison d’en face, justement. La tata appela :

    • Esther ! rentre s’il te plaît, au lieu d’embêter le monsieur !... puis s’adressant à Louis :
    • Excusez-la, monsieur ! Je lui dis pourtant de faire bien attention avec son ballon. Le jardin est si petit, et la route n’est pas large… Mais elle n’écoute rien !
    • Oui, oui, elle s’est excusée, fit Louis avec conviction ! Et Esther lui adressa un regard espiègle et complice.
    • Encore cinq minutes, maman ! fit la petite…Alleeeez ! S’il te plaît !....

    Ce délai octroyé joua les prolongations car il se passa bien un bon quart d’heure encore, au cours duquel Louis et Esther se racontèrent plein de petites choses. Elle lui parla de son école, lui raconta un livre qu’elle lisait, et il la trouva déjà bien savante, lui qui savait à peine lire et écrire. Ils se parlaient le plus naturellement du monde.

    • Estheeeeeer !

    La Tata venait de réapparaître à la fenêtre. Cette fois, le ton était comminatoire :

    • Rentre immédiatement ! J’avais dit cinq minutes ! Tu as vu l’heure ? Faut toujours que t’exagères !... La soupe va être froide !
    • Rentre, Esther, fit Louis,  tu vas finir par me faire gronder ! Allez , bonne soirée, à une autre fois !...
    • Tu t’appelles comment ?...
    • Louis ! Je m’appelle Louis.

    Au revoir monsieur, dit la petite fille. Et elle rentra en courant. Arrivée chez elle, elle se retourna, et adressa à Louis un petit geste de la main. Et un grand sourire. Il en fit autant.

    Les jours suivants, il y eut encore bien des conversations et des rires entre Esther et Louis. La petite fille n’avait nul besoin du prétexte d’un ballon. Dès qu’elle apercevait Louis, elle venait le voir, radieuse… Parfois, on les apercevait cheminant ensemble, un bout de chemin sur le bord de la route. Au bistrot où Louis prenait son café, des copains s’étaient moqués :

    • Eh Louis, tu vas à la pêche maintenant ?
    • Moi, à la pêche ?...
    • Ben oui, on t’a vu vers la maison maudite, avec une tite crevette !...
    • N’importe quoi !...
    • Ou alors tu nous a caché quelque chose : que tu avais une fille !
    • Mais c’est pas ma fille !
    • Pas ta fille ? Ho ! Ne nous dis pas que c’est ta fiancée, tout de même ! Parce que là… ça craint, de les prendre au berceau !... Il y eut des rires.

    Louis protesta, et expliqua : la maison en face chez lui… le ballon qu’elle était venue récupérer… qu’elle était en vacances pour quinze jours chez sa tante, qu’elle était adorable… Un petit rayon de soleil, conclut-il

    • Justement Louis, fais gaffe !
    • Comment ça, gaffe ?
    • Eh bien tu devrais le savoir, Louis, le soleil, des fois, ça peut provoquer des brûlures.  Ca peut même être très grave...

    On devisa encore un moment, un doigt de calvados permit à chacun de rincer sa tasse, et les copains se séparèrent en rigolant : Attention aux coups de soleil, Louis ! On t’aura prévenu !....

    Une semaine avait passé. Louis avait acheté du sirop de grenadine et du chocolat au lait. Et il se sentait sur un petit nuage de douceur, lorsque les yeux d’Esther pétillaient devant ces bonnes choses qu’il lui offrait, dans ces moments où elle lui tenait un peu compagnie sur la terrasse. Louis, le solitaire, le taciturne, pouvait donner, échanger, rire et partager, il ne savait pas que ça pouvait exister, ces choses-là… On était vendredi soir, la semaine de boulot était finie. En arrivant chez lui, Louis vit venir à sa rencontre la tante d’Esther. Elle l’aborda en souriant :

    • Monsieur Louis, je voudrais vous demander un petit service… j’ose pas trop….j’ai peur d’abuser, mais bon, voilà… Demain c’est samedi et j’ai du monde à midi… plein de choses à faire… Alors j’ai pensé…si vous pouviez faire un saut à Valliers, j’ai une commande à prendre chez le boucher, ce serait vraiment sympa… La petite ira avec vous, si vous voulez bien sûr, faut pas que ça vous embête… ça lui fera une balade et elle sera contente, elle vous adore…

    Louis accepta. Le lendemain matin, Louis et Esther s’engagèrent sur la route en direction de Valliers. Le soleil brillait et il faisait déjà très chaud. La journée s’annonçait très belle…

     

    …D’après les premiers témoignages recueillis plus tard par -la police, il était un peu plus de onze heures lorsque des habitants de Valliers entendirent des cris et des appels :

    • Au secours ! Arrêtez-le ! Arrêtez-le, ce salaud, je le tiens ! Vite ! Arrêtez-le !

    Ils virent un homme qui courait sur la route, échevelé, le regard fou. De sa main gauche crispée il tenait fermement son bras droit qu’il secouait en tous sens, hurlant toujours :

    • Mais arrêtez-le ce salaud ! Arrêtez-le ! Il a tué Esther dans la Villa Trébor ! Heureusement que j’étais là !... Le laissez pas s’échapper !...

    Les gendarmes furent là rapidement. On eut du mal à maîtriser Louis. On le conduisit à la gendarmerie de Valliers, où on le questionna. Il raconta qu’au moment où il était passé avec Esther devant les ruines de la Villa Trébor, il avait soudain perdu de vue la petite jeune fille. Disparue en quelques secondes alors qu’elle marchait près de lui. Incompréhensible ! Il s’était arrêté, avait regardé autour de lui. Il était seul. En regardant mieux il avait remarqué deux choses inhabituelles : la grille du parc était ouverte, et  la porte de la maison était entrebâillée… Et c’est alors que la maison lui avait parlé…

    • La maison a parlé ? répéta le gendarme. Elle a parlé à qui ?
    • A moi ! La maison m’a parlé à moi, oui…
    • Tu en es sûr, Louis ?... Et elle t’a dit quoi, la maison ?
    • J’ai entendu une voix, oui, c’était la maison qui me parlait. Elle me disait  :

    Ce n’est pas bien, Louis ! Voici plus de six mois que tu passes devant moi, jamais tu ne m’as rendu visite. Je suis pourtant une belle maison, imposante et vénérable, tu ne trouves pas ?... Esther, elle, est venue me voir… D’ailleurs, tu vois bien, elle n’est plus avec toi, et la porte est ouverte… Viens Louis, je t’attends… Esther aussi, elle est là… Tu ne devrais pas la laisser toute seule dans une grande maison en ruine… viens, Louis… Nous t’attendons…

    • Et alors qu’as-tu fait ? questionna le gendarme.
    • J’ai traversé  le jardin, et je suis entré dans la maison. C’était tout sombre. Et puis peu à peu, mes yeux se sont habitués, j’ai mieux vu. Il y avait du désordre partout, des bouquins traînaient, abîmés,  un lavabo était renversé… Il y avait de vieux meubles éventrés, couverts de poussière… J’ai appelé ; Esther !... Esther ?... Pas de réponse…et soudain j’ai entendu un bruit bizarre dans une pièce à côté. Je suis allé voir. C’est là que j’ai surpris l’assassin. Esther était allongée sur le dos, elle ne bougeait plus, elle était toute nue et il y avait ce salaud, il s’acharnait sur elle. Alors je me suis précipité, et je l’ai maîtrisé...

    Le gendarme poursuivit calmement :

    • Quel salaud ? C’était qui, ce salaud ? Tu le connais ? Il est où ?...
    • C’est lui ! Il est là ! Vous voyez bien, je le tiens !...
    • Tu as tué la petite, Louis, tu l’as tuée voyons, reconnais-le, avoue… Le salaud que tu dis, c’est ton bras, c’est toi !
    • Non ! C’est pas moi, c’est pas moi ! C’est lui, je vous dis ! Et Louis secoua à nouveau son bras droit en le tendant au gendarme…

    Louis fut arrêté et reconnu coupable malgré ses dénégations. Il n’avait pas avoué mais l’ADN avait parlé. Les experts psychiatres qui l’examinèrent parlèrent d’un déni absolu avec dichotomie du moi et dysfonctionnement proprioceptif, mais l’estimèrent néanmoins responsable de ses actes au moment des faits. On jugea Louis aux Assises. Viol sur mineure suivie de meurtre. Il écopa de vingt ans de réclusion.

     

    Jacques avait fini son histoire.  Comme tout le monde avait terminé son cognac, je remplis à nouveau les verres qui prirent une belle couleur d’ambre,  puis je demandai :

    • Et après ?... il s’est passé quoi, après ?...
    • Oh, après, la Villa Trébor a été entièrement démolie quelques années plus tard. C’est aujourd’hui un parking de supermarché. Le temps a passé, les vieux sont morts,  les jeunes s’en foutent, ils ont leur vie, on a perdu le souvenir de la maison maudite. Quant à Louis, il a refusé de payer à la place d’un autre, cet autre qu’il avait arrêté lui-même et dont il tenait le bras. Il s’est pendu dans sa cellule, dans l’année qui a suivi sa condamnation…

     En somme, conclut Jacques… tout est bien qui finit bien !

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     




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  •  LA LUMIERE APRES LA MORT

    Conte pour la Toussaint

    Je revenais d'un enterrement. C'était dans la petite église de Trancy, à la campagne. Le curé avait parlé d'un tas de choses, toujours les mêmes : la vie éternelle, le Royaume du Père, la résurrection des morts et le Jugement Dernier, mais surtout il avait insisté sur la lumière après la mort... Personne ne l'avait contredit, on l'avait écouté... religieusement ! A l'issue de la cérémonie, il y a eu l'inhumation dans le caveau de famille au vieux cimetière, à la sortie du village, et j'ai vu le cercueil descendre dans les ténèbres d'un caveau... La lumière après la mort, tu parles d’un bobard !... La nuit, oui ! L'obscurité, les ténèbres à jamais !... Puis j'ai repris la route pour rentrer chez moi à Trancy. Ça roulait sans problème sur l'autoroute. A un moment, je me suis arrêté sur une aire pour prendre de l'essence et boire un café, histoire de me changer les idées en faisant une petite pause. Y a rien de tel que les machines à café des stations-services d'autoroutes pour oublier ses soucis. Déjà il faut choisir sa machine, il y en a de trois sortes : celles qui rendent la monnaie, celles qui ne rendent pas la monnaie, et celles qui sont hors service. On passe déjà quelques minutes pour ce premier choix. Vient ensuite la sélection de la boisson. C'est ahurissant comme ça occupe l'esprit, à croire que c’est fait exprès pour tester la vigilance de l‘automobiliste : le café peut être d’Ethiopie, de Colombie ou du Brésil, il peut être moulu ou en grains, ou encore en poudre lyphilisée… sucré ou non sucré… court ou long… avec du lait ou sans lait. Il y a aussi un café qui est estampillé commerce équitable, pour se donner bonne conscience moyennant 20 centimes de plus ; à ce prix là, chacun peut s'offrir à peu de frais une âme généreuse. Et pourtant j’en ai vu plus d’un se détourner, pour économiser les 20 centimes ! Et même il y a un café XXL grande taille, comme pour les slips. Une fois qu'on a enfin choisi sa boisson et appuyé sur le bouton, c'est souvent à ce moment qu'on s'aperçoit qu'on est tombé sur la seule machine hors service, laquelle a cependant accepté votre pièce de deux euros, mais refuse obstinément de vous la rendre... Mais là, pour une fois, j'ai eu de la chance, et j'ai bu mon café tranquillement, sur une table ronde tachée d’auréoles de gobelets et de miettes diverses, juste en face des toilettes hommes, toujours ouvertes, et où une Noire indolente passait une serpillère résignée sur les éclaboussures de pisse autour des urinoirs. Puis j'ai décidé de continuer mon trajet en prenant les routes secondaires, c'est moins monotone. D‘abord je me fous de ma moyenne, et je n’aime pas ces cinglés de la bagnole qui écrasent l’accélérateur pour oublier que le reste du temps c’est leur femme et leur patron qui les écrabouillent. Mais aussi je me méfie de moi-même, j'ai tendance à somnoler, sur l'autoroute. Alors j'ai programmé mon GPS : direction le village de Lassalde, chez moi, encore 105 kilomètres exactement, par la départementale 37, puis la D 286... Je me suis engagé sur la D 37, tout en écoutant le Requiem de Mozart sur France-Musique. Décidément, la mort me poursuivait, ce jour-là. Mais à peine avais-je parcouru une vingtaine de kilomètres, qu'il y eut un claquement sec qui me fit sursauter. La radio s'était coupée brutalement. Mais surtout, les indications du GPS avaient disparu. Il ne restait qu'un écran blanc, où je pouvais lire ce bref message en lettres noires : off road ! Le peu d'anglais appris au lycée autrefois en traduisant quelques vers de Shakespeare me permettait tout de même de comprendre cette formule laconique. Off road, ça veut dire en dehors de la route !... En clair, j'étais perdu, égaré, paumé quoi !... Je ne m'inquiétai pas. Une telle panne m'était déjà advenue, de temps à autre, pour des raisons techniques obscures tenant sans doute à des satellites mal positionnés ou à des interférences avec des obstacles divers. La société moderne, c’est le bug permanent. Faut pas s’inquiéter. Au bout de quelques secondes ou de quelques minutes, sans qu’on sache pourquoi ça remarche tout seul. Je roulais toujours, la route était à peu près rectiligne, avec parfois, juste pour ne pas s'ennuyer, des courbes plus ou moins larges et des virages plus ou moins serrés... Et de part et d’autre de la route, s’étendait cette campagne verdoyante si variée que j’aime tant, où alternent des prairies, des bois, des champs aux épis inclinés par le vent dominant. Je ne pouvais cependant regarder à loisir ces contrées bucoliques. Je me concentrais sur la conduite, je regardais la route avancer vers moi en un long ruban gris. Pourtant au bout d'une demi-heure, certaines choses me parurent anormales. D'abord, le GPS n'était pas revenu, la radio non plus. Mais en outre, depuis cette étrange coupure, je n'avais pas croisé une seule voiture, pas vu un seul panneau indicateur. J'avais l'impression de rouler dans un pays inconnu, un désert sans voitures, sans panneaux indicateurs. Comment savoir où j'étais ?... Je ralentis l'allure, une nouvelle heure passa, sans que j'aie vu une seul véhicule, ni devant moi, ni derrière. Et puis tout de même, je ne devais pas être loin de ma destination.... Parcourir 105 km, ce n'est pas le bout du monde... Normalement, j'aurais même dû être arrivé... J’éprouvais un inexplicable sentiment de solitude. Après un nouveau virage, je me trouvai soudain devant une bifurcation : deux routes devant moi, sans le moindre panneau indicateur. Mon GPS récalcitrant affichait toujours la même chose : Off road. Au hasard je pris à droite, et je continuai, un peu inquiet maintenant. Je me sentais de plus en plus perdu et abandonné, quand après deux ou trois kilomètres, j'aperçus enfin un village. Pourtant, j'en étais sûr, ce n'était pas Lassalde. D'ailleurs, je n'avais pas fait attention au panneau. Il me semble même qu’il n’y en avait pas. Je décidai d'y faire une halte, ne serait-ce que pour demander mon chemin et me reposer un peu... Il y avait un grand parking ombragé de platanes, près de l'église. C'est là que je me garai. Puis je me rendis dans le café-hôtel-restaurant tout proche, m'installai à la terrasse. Je demandai au garçon un grand crème qu'il m'apporta. J'adore flâner ainsi, paresser délicieusement à la terrasse d'un café. Rien ne presse, on regarde les gens et les choses, le ciel et les nuages... Je savourai mon crème, en y trempant la petite madeleine que le garçon m'avait apportée en même temps. Le ciel était gris clair, tout était calme et il y avait autour de moi une sorte d’immobilité surprenante. Personne sur la place, personne dans la rue. Juste un long fourgon noir stationné devant l’église. Le silence fut soudain rompu par un bruit de porte qui grince : le portail de l'église venait de s'ouvrir... Des personnes sortirent, vêtues de noir... Encore un enterrement, décidément !... De fait je vis sortir un cercueil, que les croquemorts hissèrent dans le fourgon. Je n'avais jamais vu un tel véhicule mortuaire. Il était immense, un peu comme un camion de déménagement... Les croquemorts retournèrent dans l'église, en sortirent un deuxième cercueil, puis un troisième, et puis un autre, d'autres encore, j'en comptai onze. J'étais éberlué. Onze cercueils pour une même cérémonie ! Que s’était-il donc passé ici ? Un drame collectif ?... Puis je vis les parents et les amis des défunts se ranger derrière le long fourgon. Mais une chose encore me surprit. Avant de se placer ainsi, chacun s'inclina devant le réverbère de la place de l'église, en faisant un signe de croix. Etonnante coutume, pensai-je ! Le convoi démarra et je le suivis des yeux. A peine avait-il parcouru une trentaine de mètres, que les gens adressèrent un nouveau salut en direction d'un autre réverbère. Alors, de plus en plus intrigué, je résolus d'en avoir le coeur net. J'appelai le garçon, réglai ma boisson, puis d'un pas rapide, je rejoignis le convoi funèbre. Personne ne faisait attention à moi. Je marchais avec les autres, en queue de cortège. Finalement, je me tournai légèrement vers ma voisine, une vieille femme, proche de quatre-vingts ans probablement, qui semblait un peu essoufflée en marchant. Je m'enquis à voix basse :

    • Le cimetière est encore loin ?

    • Le cimetière ?.... mais monsieur... elle hésita : vous êtes d'ici ?

    • Non, je suis de Paris, mais j'étais à Trancy ce matin...

    • Et vous êtes parent d'un des défunts ?

    Je répondis oui, à tout hasard, sans rien préciser... Puis je revins à ma question initiale :

    • Et donc… pour le cimetière ?...

    • Mais monsieur, il n'y a pas de cimetière ici...

    • Ah ! Il est dans un autre village ?... plus loin, alors ?

    • Mais non, il n'y a aucun cimetière ici.

    • Mais alors, où allez-vous, là maintenant ?

    • A l'Usine de Lumière...

    • Pardon ? La.. euh… l’usine de lumière, vous dites ? Mais…

    Alors voyant mon air ahuri, la vieille me raconta :

    • Ici, monsieur, nous n'avons aucun cimetière. Songez : ça ne sert à rien, un cimetière. Certes, on y dépose les morts, mais franchement… pourquoi ?... Pour qui ?... Avec la vie moderne, avec les familles éclatées et recomposées avant de se disloquer encore dans le tourbillon hédoniste et matérialiste de notre époque, les tombes sont bien vite désertées, puis abandonnées. Dans la vie agitée de notre siècle, bruyante et rapide, le silence immobile des cimetières fait peur… Plus personne ne vient se recueillir, les sépultures ne sont plus fleuries. Ah, les morts sont vite oubliés, vous savez... Et puis, ça coûte très cher à la commune, et donc aux habitants, l'entretien d'un cimetière, surtout s’il ne sert à rien !... Et croyez-vous que ce soit sain, de laisser se décomposer des milliers de cadavres, au risque de polluer gravement les nappes phréatiques ? Au fond, monsieur, c'est manquer de respect aux morts que de les abandonner ainsi dans des cimetières délabrés... Et c’est manquer de respect aux vivants que d’accumuler autour d’eux tant de pourriture ! La grandeur de l’Homme est dans sa pensée, comme le disait Pascal, et non dans son corps qui est semblable à celui d’un animal…

    • C'est vrai !... Mais alors vous, comment faites-vous ?...

    • Oh, nous monsieur... Et elle s'interrompit un instant, me montra un réverbère devant lequel nous passions et fit un rapide signe de croix... Nous monsieur, nous respectons nos morts car nous leur devons la lumière...

    • Mais... je ne comprends pas bien... et pourquoi onze cercueils dans ce convoi ?... Pas de cimetière... et cette histoire de lumière... là j'ai du mal à suivre... je voudrais bien comprendre...

    • Mais j'y viens, monsieur, j'y viens... Voyez-vous, ici, nous groupons les morts de tous les villages et bourgs environnants. Chaque jour, il y en a une bonne dizaine, parfois fois davantage, des fois un peu moins, ça dépend... Après l'église, nous accompagnons nos morts à l'Usine de Lumière. En fait, c'est un crematorium un peu particulier. Nous attendons le soir, et nous faisons brûler ensemble tous les morts de la journée...

    • Tous ensemble ?... Une crémation collective ?...

    • Oui, monsieur, tous ensemble. Et c'est important. Il ne serait pas juste qu'après leur mort, les gens se trouvent séparés, alors qu'ils ont été si souvent, trop souvent, divisés de leur vivant. Séparés par d'innombrables querelles et d’interminables différends, déchirés par de vaines rivalités et de stupides idéologies… La mort doit permettre d'atteindre enfin la réalisation concrète de ces valeurs cent fois proclamées que sont l'égalité et la solidarité. Si les hommes ne parviennent pas à vivre ensemble, qu'au moins ils soient ensemble après la mort...

    • Oui, je comprends, mais... et la lumière ?...

    • Eh bien monsieur, c'est tout simple : la crémation des corps, chaque soir, permet d'alimenter la petite centrale électrique de la commune, qui nous sert à éclairer notre village, et ceux alentour, pendant la nuit. Ainsi, tous nos lampadaires, nos réverbères sont alimentés par l'électricité produite par notre crematorium. Ce sont les morts qui éclairent nos nuits. Qu’ils aient été d’humbles serviteurs ou de hauts dignitaires, des pauvres ou des riches, tous alors, dans la lumière de nos réverbères, brillent du même éclat. N'est-ce pas là un beau symbole ? Nos disparus ne sont donc ni oubliés ni délaissés. Au contraire ! On y pense forcément, tous les soirs. Chacun, en voyant sa rue éclairée par une belle lumière dorée, sait bien d'où vient cette clarté, et rend grâce en son coeur à ceux qui lui offrent la lumière comme un ultime cadeau de vie après leur mort : qu'elle est belle, alors, la lumière après la mort ! Et cette lumière ne s'éteint jamais. Chaque jour nous avons de nouveaux morts, mais chaque nuit, ils nous donnent une nouvelle lumière... C'est ça, monsieur, la véritable énergie renouvelable dont on ne cesse de nous rebattre les oreilles à la télé et à la radio. Nous, on ne fait pas qu'en parler... Nous avons élargi le tri sélectif, et nous recyclons nos morts en les transformant en lumière…

    • Comme je restai abasourdi, bouche bée, ne trouvant rien à dire, la vieille femme reprit :

    • Cela semble vous étonner, monsieur, mais au fond, nous avons repris quelque chose de très ancien : les lanternes des morts, qu'on trouvait autrefois aux carrefours des routes. Nous en avons fait quelque chose de concret, moderne et utile. Comme vous le savez peut-être, dans les lanternes des morts on plaçait une lumière, la nuit, pour guider les défunts, c'était pure superstition, l‘absurde crédulité des foules victimes de l‘obscurantisme. Nous, c'est l'inverse, ce sont nos morts, qui, par leur lumière, guident les vivants. En outre, nos morts ne sont pas relégués au fin fond d'un cimetière, ou dans un vague jardin du souvenir, annexe d'un crematorium honteusement caché en périphérie d'une banlieue peu accessible. Nous, pour chaque mort, on fait réaliser une petite plaque-souvenir, la même pour tous, que l'on fixe sur les colonnes des réverbères. Le souvenir des morts est donc présent dans les rues, dans la ville. Et tout le monde peut lire, sur chaque réverbère, tous les jours, les noms de ceux qui ont quitté le monde des vivants... Et croyez-moi monsieur, on n'est pas vraiment mort, quand on se souvient de vous...

    Comme nous parlions ainsi, on était arrivés devant l'Usine de Lumière. Le long fourgon seul y entra, et peu après chacun se sépara après un dernier signe de croix. Je rentrai seul. Quand j'atteignis de nouveau le village où j'avais garé ma voiture, la nuit était venue. Il faut en convenir, les rues étaient parfaitement éclairées. Le spectacle était d'une beauté émouvante... Autour de l'église, le long de la rue principale, sur la place où était le café-hôtel-restaurant, sur le parking où m'attendait ma voiture, partout brillaient ces points de lumière jaune, comme autant de souvenirs d'un être cher. C'était comme si tous ces morts me parlaient, me voyaient. Leur présence dans la lumière des réverbères éclairait ma vie. Au ciel, en écho, des milliers d'étoiles silencieuses leur répondaient par de blancs scintillements dans l'univers infini... Un sentiment mêlé, fait de paix, de sérénité et de respect m'avait envahi...

    Je suis monté dans ma voiture. J'ai tourné la clef de contact, remis en route le GPS et j'ai démarré. Quelques mètres plus loin, j'entendis enfin le message tant attendu : L'itinéraire est maintenant calculé, veuillez continuer tout droit !... Ouf !

    Une heure plus tard, j'étais chez moi, à Lassalde. On trouva que je rentrais bien tard, on me questionna. Mon histoire de réverbères éclairés grâce à la crémation des défunts dans un village parut invraisemblable, pire : farfelue. Personne ne me croyait. Je précisai que le village était entre Trancy et Lassalde, sur la D 37 ou la D 286, et que je m'y étais arrêté. Je racontai l'enterrement, le cortège, l'Usine... En vain. On sortit une carte routière. Ils s'y mirent à plusieurs. On me mit la carte sous le nez.

    • Mais tu vois bien, regarde. Il n'y a aucun village sur la route, aucun ! Ni sur la D 37 ni sur la D 286. Et d'abord, il s'appelait comment, ce village ?

    Je fus incapable d'en dire le nom. Ce n'était pourtant pas de ma faute. Il n'y avait pas de panneau. Et même mon GPS ne le connaissait pas. Tout le monde se récria :

    • Ah ! tu vois bien ! Tu ne sais même pas le nom de ce patelin !.. Tu as dû rêver !... C'est pas possible, voyons, une histoire pareille !

    • Pas possible ? Pas possible ?... Mais c'est incroyable ! Quand le curé parle de la lumière après la mort, personne ne lui dit rien ! Tout le monde a l'air de trouver ça normal ! Et moi qui l'ai vue, de mes yeux vue, cette lumière, on me dit que ce n'est pas vrai !...

    • Ecoute, restons-en là... tu dois être fatigué, tu devrais aller te coucher... ça ira mieux demain, tu verras !...

    Ils avaient sans doute raison… Une lumière après la mort ?... C'est vrai que c'est complètement invraisemblable, je ne sais pas où je suis allé chercher un truc pareil. Après la mort, nous retournons au néant, exactement comme avant notre naissance. Il n'y a rien avant, et donc rien après, c'est symétrique, c'est logique. Tout le reste n'est que philosophie ou crédulité, c'est souvent la même chose... Mon imagination m'a joué des tours, c'est tout... Je suis allé dans ma chambre, je me suis couché et je me suis endormi. Le lendemain matin, au petit-déjeuner, personne ne m'a parlé de cette histoire. On m'a juste demandé :

    • Alors... Bien dormi ?

    • Oui, mais j'ai fait un drôle de rêve...

    • Ah oui ? Et c'était quoi ?

    • Eh bien je roulais en voiture, quand mon GPS est subitement tombé en panne... Et puis non, je ne vais pas vous embêter avec ça, il me semble que j'ai déjà raconté la même chose hier... N'en parlons plus.

    Et on n'en a jamais plus parlé...

    Je ne sais pas si cette histoire est vraie... Peut-être l'ai-je vécue, peut-être l'ai-je rêvée... Mais lorsque vous marcherez, vous, une nuit, dans une rue éclairée, et que vous passerez sous la lumière blonde d'un réverbère, ayez une pensée pour ceux qui ne sont plus... Car cette lumière qui tombe du lampadaire et qui éclaire vos pas, c'est peut-être à eux que vous la devez... Qui sait ?...


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  • Là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, le jour se lève. Il est sept heures, et dans le ciel d'un bleu profond et intense, s'effilochent doucement les derniers reflets indigo de la nuit algérienne. Pas le moindre nuage dans cet azur immense et calme. C'est à peine si on discerne, à l'horizon lointain, la dentelle fine et transparente d'une brume légère. Il ne reste de la fraîcheur de la nuit qu'un mince filet d'air, lancinant et silencieux, tandis que, sur les terres jaunes et craquelées, s'étirent en bruissant les branches tourmentées des oliviers. Près d'une maison basse aux volets turquoise, un petit âne gris au museau clair cherche un peu d'ombre déjà, et tire sur sa corde pour se rapprocher du mur frais au crépi tout blanc. C'est l'heure où explosent en bouquets flamboyants les mille nuances de pourpre et de mauve des bougainvillées, c'est l'heure aussi où l'on s'enivre du souffle lourd et sucré du chèvrefeuille et des effluves entêtants du jasmin que transporte au loin la brise du matin…Le jour se lève sur des étendues qu'on dirait infinies, dans la sécheresse implacable du désert, dans la vie ruisselante et verte des oasis, dans le cours capricieux et redoutable des oueds incertains, dans le grouillement bariolé des médinas aux senteurs poivrées d'épices…
    Mais elle, elle n'en sait rien ; et chez elle, ici à Clichy, il fait encore nuit à onze heures du matin. Les volets sont fermés. Farida ouvre les yeux dans la pénombre. Son lit est un matelas de coutil rayé posé à même le sol, dans un coin de la pièce. Autour, dispersées sur le parquet de chêne encrassé, traînent ses affaires jetées en vrac, son briquet doré en forme de galet, et son paquet de cigarettes américaines. Elle le saisit, sans se lever, allume une Winston qu'elle aspire en bouffées profondes, avec une avidité nerveuse et impatiente… C'est son seul soleil, cette vague lueur qui rougeoie au bout de sa cigarette, dans son petit studio vétuste de banlieue. Farida se lève enfin, elle n'a pas ouvert les volets, et peu lui importe de regarder au dehors la couleur du ciel, elle sait bien qu'ici il est toujours gris. Elle a allumé la lumière, elle déplace un peu la vaisselle sale encore empilée dans l'évier et sur la paillasse ; elle fait un peu de place pour poser la cafetière électrique. Elle y met un filtre de papier, verse le café moulu, au hasard, sans compter le nombre de cuillerées, ajoute l'eau, appuie sur le bouton de mise en marche, et retourne se coucher, le corps bouffi de sommeil… La cafetière émet d'indiscrets borborygmes, halète avec des souffles bruyants, et crachote en grasseyant des saccades mêlées, d'eau bouillante et de vapeur… Farida grille sa deuxième Winston, plus posément cette fois. Le premier manque est passé, maintenant elle déguste sa nouvelle cigarette, savourant les arômes délicats et doux du tabac blond…
    Là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, le soleil est très haut dans le ciel. Il est midi, les ombres sont courtes, les oliviers aux branches immobiles se gorgent de chaleur. Le petit âne gris au museau clair se repose quelques instants, et secoue ses longues oreilles pour disperser les mouches qui l'assaillent… Il se désaltère dans l’abreuvoir de pierre ou stagne une eau grise et tiède…
    Farida ne sait rien de l'Algérie. Elle s'est habillée enfin. Elle a mis son vieux jean râpé, et son tee-shirt qui est trop grand ; mais c'est exprès ; ça lui permet de dissimuler les bourrelets de son ventre. Et maintenant qu'elle a agrafé son soutien-gorge pigeonnant, ses seins lourds ne tombent plus, ils affichent leur pointure insolente, un 95 C dont elle est très fière… Farida ne sait rien du soleil de là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée où elle n'est jamais allée malgré ses origines ; car c'est à Lyon qu'elle est née, il y a un peu plus de 26 ans. Son père, un ancien harki, était manœuvre dans une grande usine de mécanique automobile. Il partait tôt le matin, elle dormait encore, et quand il rentrait, tard le soir, fourbu, il ne parlait presque pas. Quant à sa mère, elle l'avait toujours vue malade, fatiguée, traînant en savates et en peignoir toute la journée, jamais coiffée, ne sortant pratiquement pas de la maison… Puis elle l'avait vue impotente, ne quittant plus guère son fauteuil, s’affaiblissant peu à peu pendant quelques années, avant de mourir enfin, d'un mal mystérieux dont personne au juste n'avait su dire le nom… Farida avait deux frères et deux sœurs… Elle ne s'était jamais bien entendue avec ses sœurs, et aujourd'hui elle n'a plus aucune nouvelle d'elles ; elle sait seulement qu'elles sont parties toutes les deux aux îles Canaries. Il paraît que, là-bas, on peut devenir riche dans l'immobilier, en vendant aux touristes des appartements de loisir… Et puis elle a aussi deux frères, Rachid et Farouk. Elle les aime bien. Ils sont restés à Lyon, mais ne travaillent pas, ou alors pas souvent, et pas longtemps… Alors, elle leur envoie un peu d'argent, de temps en temps, pour les aider… D'ailleurs, ils aiment bien leur sœur, et de temps en temps, ils lui envoient une belle carte postale : la colline de Fourvière… les traboules…  Farida a mis la télé, comme tous les jours, machinalement. Les images colorées sautillent dans la pièce sombre. Mais elle ne regarde même pas l'écran, les feuilletons elle s'en fiche, mais le son ça lui fait une compagnie, ça meuble le silence, ça peuple la solitude… Le temps passe vite, il est déjà 13 heures. Farida consulte les messages enregistrés sur son répondeur téléphonique… Rien que des voix d'hommes, qu'elle écoute attentive, mais le visage impassible et le regard absent… Elle allume une nouvelle cigarette. Et tandis que les messages défilent, elle note de temps à autre un nom, un numéro de téléphone… Puis elle fait le ménage dans son studio obscur, qu'elle n'aère jamais. Elle jette sur son matelas aux draps défaits une couette terne et froissée, puis elle passe l'aspirateur, sans conviction mais avec des gestes routiniers… Dans une grande casserole remplie d'eau frémissante, posée sur la plaque électrique, elle a versé un grand paquet de spaghettis… Le ménage est fini ; le désordre est toujours là mais il est propre maintenant. Dépoussiéré. Farida ne prend pas la peine de s'asseoir pour déjeuner. Elle a ouvert le réfrigérateur, et en extrait un gros morceau de blanc de poulet qu'elle dévore ainsi, debout, tout en l'accompagnant copieusement de mayonnaise… Puis, dans une grande assiette creuse, elle place une montagne de spaghettis qu'elle arrose d'huile d'olive et de ketchup. Il y en a largement pour deux, mais elle avale tout, toujours debout. Elle n'a pas vraiment faim, mais elle se force à tout ingurgiter, avec une détermination étonnante… Il est 14 heures maintenant, et Farida va dans la salle de bain ; elle se déshabille, prend une douche parfumée… Puis elle arrange devant la glace les boucles épaisses et noires de ses cheveux frisés, elle met du rouge nacré pour faire briller ses lèvres, vaporise un peu de déodorant sous ses bras, et en profite pour vérifier la bonne tenue de son soutien-gorge, dont elle ajuste les bonnets d'un mouvement absent mais plein de douceur. Ses seins tendent l'écrin de dentelle noire qui les enserre…
    Là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, le soleil est devenu trop lourd, et son feu plonge dans la torpeur les villages abattus sous la chaleur. Il est 15 heures, et la vie paraît comme suspendue, à l'heure fatidique de la sieste. Mais le petit âne gris au museau clair n'a pas droit au repos. Ecrasé sous la canicule, les côtes meurtries, résigné, il tire inexorablement sa lourde carriole vers le village voisin qui est encore bien loin…
    A Clichy aussi, il est 15 heures, mais Farida ne fait pas la sieste ; et quand retentit la sonnette de la porte d'entrée, c'est d'un pas tranquille, presque traînant, qu'elle va ouvrir, sans surprise… Jean-Yves est là, devant elle, souriant, la quarantaine plutôt sportive, d'une élégance discrète, le genre cadre de banque, attaché-case au bout du bras. Et elle, à cet instant précis, achève sa métamorphose. Rien n'a changé, et pourtant elle cesse d'être Farida. Elle est devenue Stella. C'est le pseudo qu'elle a choisi pour passer sur internet cette petite annonce : " Stella, 26 ans, poitrine 95, pose pour photos tous styles, 50 euros l'heure". Stella adresse à Jean-Yves un sourire accueillant, presque naturel, car elle le connaît bien, il vient la voir régulièrement, tous les deux mois environ…
    Cela fait six ans que Farida vit à Clichy, six ans déjà qu'elle a quitté l'appartement sordide où ils s'entassaient tous les sept, ses parents, ses deux frères, ses deux sœurs, et elle, dans un quartier lépreux d'une banlieue pauvre de Lyon… Que serait-elle devenue si elle était restée là-bas ? En venant à Clichy, elle s'était juré de s'en sortir… Elle était arrivée avec des projets plein la tête : elle reprendrait ses études, deviendrait éducatrice pour enfants en difficulté, elle travaillerait, ferait des économies… Et plus tard, quand elle serait riche, elle ouvrirait une petite épicerie, qu'elle tiendrait avec son copain d'enfance, Omar, qui était resté à Lyon, et qui serait sûrement heureux de venir la rejoindre ici, un jour, plus tard… Ca lui arrive souvent, à Farida, de rêver ainsi, allongée sur son matelas, les yeux ouverts dans la pénombre, comme pour y chercher la chaude lumière de cet avenir radieux et plein d'amour dont rêvent toutes les filles. Mais aujourd'hui elle est Stella, modèle-photo, face à Jean-Yves qui ne dit rien. Pourtant, ils savent bien tous deux qu'ils ne feront aucun cliché cet après-midi ; ce n'est pas pour la photo qu'il est venu, et ce n'est pas pour la photo qu'elle lui a ouvert sa porte… Stella est une fille gentille, et bien qu'il ne lui ait rien demandé, elle lui prépare une tasse de café, qu'elle lui sert bien sucré. Il la remercie d'un sourire un peu crispé, et boit son café rapidement, avec une hâte presque fébrile, sans un mot… Ce n'est pas pour boire un café qu'il est venu, ni pour bavarder non plus. Elle le sait aussi. D'ailleurs, à part ses lèvres qu'elle a maquillées  et son soutien-gorge qu'elle a ajusté, elle n'a fait aucune recherche vestimentaire, et elle porte encore son vieux jean défraîchi et son tee-shirt trop grand et délavé… Mais Jean-Yves n'y accorde pas la moindre importance, il n'est pas venu non plus pour assister à un défilé de mode… Il a sorti de son portefeuille cinq billets de 10 euros qu'il a déposés sur le matelas, et qu'elle a comptés du regard sans les prendre, puis il s'est dirigé vers la salle de bain, en habitué qui connaît bien les lieux. Mais ce n'est pas pour prendre un bain qu'il est là… Il s'est déshabillé, puis s'est allongé par terre, nu, à même le carrelage. Stella a enlevé son jean, sa culotte et son tee-shirt, ne gardant que son soutien-gorge… Elle est venue sur lui, et doucement s'est accroupie au-dessus de son ventre… Jean-Yves est sur le dos, il caresse le soutien-gorge, ou plutôt il l'empoigne et le malaxe, son souffle se fait plus court, et les seins de Stella montent et descendent, au rythme brutal et impatient de ces mains d'homme. Stella sourit toujours, avec application. Elle repousse doucement ces doigts affamés qui s'agrippent, elle fait bouger elle-même ses seins pour les rendre plus provocants, puis elle fait jaillir de la dentelle noire la pointe furtive et dressée d'un sein, quelques secondes, juste assez pour le désir, pas assez pour assouvir…  Lui s'agite, frémit, puis murmure dans un souffle haletant "Vas-y, Stella, vas-y, oui, maintenant, s'il te plaît !"… Stella connaît bien le sens de cet appel suppliant… Non, il n'est pas venu non plus pour qu'ils fassent l'amour… Stella sait ce qu'il attend, éperdu. Ce n'est pas parce qu'elle avait faim que, tout à l'heure, elle s'est tant forcée pour manger…Non, c'est seulement pour maintenant, pour avoir envie… pour lui… Alors, toujours accroupie, elle se relâche doucement, et déverse sur lui son urine et ses excréments, tandis que lui, soudain, crie et gémit, secoué par les spasmes du plaisir… Stella sourit toujours… Le soir est venu, déjà… Il fait toujours nuit dans le studio de Clichy, et Jean-Yves est reparti… Stella a remis son jean et son tee-shirt, elle a mis 20 euros dans son porte-monnaie, et a rangé les autres billets dans une petite boîte en fer, sous l'évier… Elle a nettoyé le carrelage de la salle de bain, tranquillement… Elle n'est plus Stella, elle est redevenue Farida…
    Là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, le soleil achève sa course dans le ciel, et plonge ses flammes d'or dans les feux rougeoyants du couchant… C'est l'heure où les dromadaires s'abreuvent longuement dans les eaux fraîches des sources qui ruissellent… Du haut des minarets, les muezzins lancent leurs mélopées aux quatre horizons de la terre, et dans le soir qui descend, dans le souffle chaud qui vient du désert, on entend la triste et lancinante prière des hommes qui demandent pardon pour leurs péchés…  Le petit âne gris au museau clair se repose enfin, épuisé. Les médinas ont retrouvé le calme d'un silence apaisé, et à l'approche de la nuit, les oliviers ne sont plus que des ombres noires et tordues, tandis que, dans le ciel enfin obscur, s'allume la première étoile, majestueuse au-dessus du désert…
    Farida est couchée, immobile sur son matelas. Elle n'a pas vu le soleil, elle n'a pas vu le jour, son ciel est sans étoiles et sa vie est sans joie, il pleut ce soir sur Clichy. Elle a allumé une dernière Winston, mais dans la nuit de son studio et de sa vie, elle ne voit pas s'élever les volutes bleutées de la fumée qui accompagne son rêve, toujours le même : un jour, plus tard, elle sera riche, alors Omar viendra, et il l'aimera, elle en est sûre… Elle rêve, Farida… Elle rêve comme tous les soirs depuis six ans qu'elle a quitté Lyon, elle rêve qu'un jour, elle s'en sortira… Mais la sonnerie du téléphone retentit, et la ramène à la réalité… Elle décroche, elle écoute, elle note… C'est un homme, un autre. Il sera là, chez elle, demain à 15 heures… Elle dit oui, puis se recouche et ferme les yeux…
    Là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, un petit âne gris au museau clair s'endort enfin, ses pattes tremblent de fatigue dans la nuit. Demain, il devra encore tirer sa carriole chargée de lourds fardeaux, et ainsi tous les autres jours, sous le soleil implacable de cette terre africaine, encore et encore, jusqu'à la mort. 

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  • Il habitait Paris, mais il aurait pu tout aussi bien vivre dans une autre ville, n’importe où, car à la vérité, monsieur Huteau n’était d’aucun lieu précis. On pourrait même ajouter qu’il n’était d’aucune époque non plus, vivant en quelque sorte hors de l’espace et hors du temps… Nul ne savait au juste qui il était ; et peut-être lui même l’ignorait-il également… Certaines personnes sont ainsi, qui traversent l’existence sans jamais se demander d’où elles viennent, sans trop savoir non plus où elles vont… Monsieur Huteau était né comme tout le monde, quelque part, et il était, comme tout le monde, le fruit d’un quelconque amour, solide ou improbable, durable ou éphémère, dont on ne savait rien non plus, car nul n’avait jamais vu ses parents. Monsieur Huteau paraissait avoir une quarantaine d’années, peut-être un peu plus, on ne savait pas trop ; il était de taille moyenne, plutôt mince. Sous des cheveux bruns taillés court, d’épais sourcils protégeaient ses yeux clairs qui semblaient regarder sans voir, au loin, vers l’horizon invisible d’un ailleurs sans joie… Il portait souvent des pantalons trop larges, des vestes dépenaillées au col souvent saupoudré de pellicules… Monsieur Huteau vivait seul, dans un petit appartement de la rue Moncey, presque à l’angle de le rue Blanche, au quatrième étage sans ascenseur ; le soleil ne pénétrait jamais dans l’appartement exposé plein nord, et aucune lumière n’illuminait non plus sa vie… On n’avait jamais vu monsieur Huteau en compagnie d’une femme ; et on ne lui connaissait pas d’amis non plus ; replié sur lui même, solitaire, il fuyait le monde et évitait la compagnie… Certains jours, on le voyait attablé seul, au café proche de chez lui, lisant le journal ou faisant avec application des mots croisés, devant une tasse de thé additionné d’un nuage de lait… Parfois, il remplissait avec soin une grille de loto. Lui aussi rêvait de fortune. Taciturne, il ne disait bonjour à personne, mais on ne lui en voulait pas, on savait qu’il était sauvage et qu’il avait peur des autres… D’après certains, qui n’en étaient d’ailleurs pas sûrs, il travaillait dans un ministère, comme employé. Tous les matins, ponctuel, il prenait le métro ; on ne le revoyait que le soir, rentrant chez lui furtivement, rasant les murs, ombre anonyme dans les rues sans âme… On ne pouvait imaginer homme plus discret, plus effacé, que monsieur Huteau… La concierge, sur le seuil de sa loge, ou balayant l’escalier, tentait bien parfois de nouer avec lui un bout de conversation, mais il bredouillait alors quelques mots à peine audibles, et s’éloignait rapidement sans même s’excuser, le visage fermé, laissant inassouvie la curiosité résignée de la concierge… Curieusement, monsieur Huteau, comme tous les vieux garçons, ne paraissait pas souffrir de son isolement ; au contraire, c’est plutôt en présence des autres qu’il semblait mal à l’aise… Or un jour, le bruit courut qu’il allait se marier ! Nul dans le quartier n’aurait su dire comment il le savait, mais tous étaient au courant ; la rumeur enfla, incroyable : monsieur Huteau allait se marier ! … On se demanda bien avec qui ! Lui qu’on voyait toujours solitaire… Les voisins, émoustillés par la nouvelle inattendue, firent toutes sortes de suppositions, mais le mystère persistait ! Car, malgré ce projet matrimonial supposé, les jours passaient et on ne voyait toujours aucune femme avec monsieur Huteau…
    Bah, se dirent finalement les gens !… On a l’habitude de ses cachotteries, mais attendons un peu, on verra bien !.. Il va sûrement nous envoyer un faire-part !… Mais il n’y eut pas de faire part, il n’y eut pas d’invitation non plus ; des voisins remarquèrent seulement que monsieur Huteau sortit de son appartement un vendredi soir, et qu’il portait une veste propre, toute neuve, avec une chemise blanche et une cravate ; c’était inhabituel… Il avait fermé les volets de son appartement… Sûrement, il allait se marier en province, et reviendrait dans quelques jours, une alliance à son doigt… On la verrait bien alors, son épouse !… Huit jours passèrent, et, chez les commerçants, les commentaires allaient bon train :
    «  Allez ! il cache bien son jeu, hein !… Vous vous rendez compte ? Il n’a invité personne à son mariage, et maintenant, il est parti en voyage de noce !… Comme ça !… sans rien nous dire !… Quel sauvage, tout de même ! Mais moi je vous le dis, une femme, ça va le changer, vous verrez !… Et quand il reviendra avec elle, il faudra bien qu’il nous la montre, sa beauté ! »…
    Une semaine plus tard, monsieur Huteau reparut ; mais il était toujours seul, comme avant, et il reprit chaque matin le chemin paisible et sans surprise de son bureau au Ministère, toujours aussi taciturne… On vit seulement à cette époque un camion, venu un matin de bonne heure livrer des meubles, probablement : un gros colis fermé dont personne n’avait pu voir le contenu…
    «  Ah, mais vous voyez, il se meuble maintenant !  dirent les voisins ! Voilà qu’il aménage un petit nid d’amour ! »… Il ne se passa rien d’autre rue Moncey, et les voisins, un moment intrigués, reprirent leurs occupations, se tournant vers d’autres cancans… Or un jour, alors que monsieur Huteau était au café, un voisin le salua, et, n’y tenant plus, finit par lui dire : « Dites-moi,  monsieur Huteau… On ne l’a jamais vue, votre femme !… Vous êtes bien allé vous marier en province, pourtant, à ce qu’on dit !... Ah, elle doit être bien jolie, votre dame ! Tellement jolie que vous ne voulez pas nous la montrer, hein !  »…
    Monsieur Huteau ne répondit pas, mais, à la grande surprise du voisin, il tira de son vieux portefeuille une photo… C’était madame Huteau : une toute jeune femme, très belle, blonde, avec un sourire éblouissant, des yeux bleu outremer, et portant une belle robe de satin vert, assise à table, en face de monsieur Huteau à l’heure du déjeuner, ou du dîner peut-être… Le voisin en fut ébahi et ne put retenir un sifflement admiratif : une fille si jolie pour monsieur Huteau !… Certes, sur la photo, en regardant bien, elle avait peut-être les traits un peu figés, mais bon, il faut bien trouver des défauts aux gens, non ?… ça passe le temps !… Et bientôt, rue Moncey, tout le monde parla de cette femme mystérieuse, si belle, mais que l’on n’avait encore jamais vue au bras de son mari… Mais les bavardages s’épuisèrent à nouveau, et la vie continua… Dans la ville, l’anonymat est la règle… La ville ne partage rien, la ville est solitude, la ville est bruyante mais aveugle et sourde, la ville est mystère… Nul n’insista, et monsieur Huteau poursuivit son existence insignifiante et routinière, comme avant… Les années passèrent… Les cheveux de monsieur Huteau avaient blanchi, et il s’était un peu voûté… Un jour, le voisin à qui il avait montré une photo de sa femme, autrefois, le croisa à nouveau…. Poussé par une curiosité exacerbée, n’y tenant plus, il lança : « Alors, monsieur Huteau… votre dame va bien ? »… Monsieur Huteau, une fois encore, ouvrit son portefeuille, et sans dire un mot, montra une photo de son épouse… « Ça alors !» se dit le voisin… C’est inimaginable ! Dix ans déjà ont passé… et elle n’a pas changé, elle est toujours aussi belle ! C’est à ne pas croire !… Le voisin, ahuri, pensait à sa propre femme, la sienne : elle avait grossi, ses traits s’étaient affaissés, des rides étaient venues, sa silhouette peu à peu, s’était chargée des outrages impitoyables du temps… Et lui, monsieur Huteau, avait une femme toujours aussi belle !… « Pas étonnant qu’il la cache ! » se dit le voisin… Mais quel est donc son secret ?… Et il courut colporter dans le quartier cette nouvelle incroyable, la jeunesse insolente et éternelle de la jeune et belle madame Huteau ! Là encore, on jasa, on s’interrogea, et au fond, sans l’avouer bien sûr, tout le monde envia secrètement monsieur Huteau, dont la femme ne prenait pas une ride… Finalement, rien que pour sa femme, on aurait bien pris sa place, à monsieur Huteau !
    Or, un soir de novembre, une nouvelle brutale courut dans le quartier : monsieur Huteau était mort ; tout le monde fut surpris ; des voisins, incrédules, assurèrent qu’ils l’avaient vu, le matin même, partir pour le Ministère, comme d’habitude, toujours égal à lui-même, et apparemment en bonne santé… Et puis on sut la vérité : en rentrant de son travail, monsieur Huteau avait pris le métro, comme tous les jours ; il y avait beaucoup de monde sur le quai, ce soir là ; il attendait. Monsieur Huteau était si insignifiant dans la foule anonyme que c’est à peine si on le voyait ; alors, quelqu’un qui ne l’avait pas remarqué, un maladroit, le bouscula sur le quai ; Monsieur Huteau perdit l’équilibre et tomba sur la voie, juste comme la rame entrait en gare… Le conducteur du métro le vit trop tard, et ne put freiner à temps… Les pompiers dégagèrent monsieur Huteau, puis transportèrent son corps déchiqueté à la morgue. Quand un policier se présenta rue Moncey, il demanda à la concierge de l’accompagner : il fallait prévenir la femme de monsieur Huteau… Mais au quatrième étage, on eut beau frapper à la porte, personne ne répondit. Le policier s’étonna, posa quelques questions, et la concierge finit par expliquer sur le ton de la confidence que monsieur Huteau était marié depuis des années, mais que personne n’avait jamais vu son épouse… Elle vivait probablement ailleurs, enfin peut-être… On ne savait pas vraiment… Le policier eut une moue perplexe, puis il sortit et revint quelques instants plus tard, accompagné d’un serrurier… Quelques voisins, poussés par une curiosité fébrile, contenue pendant trop d’années, se joignirent à eux, et ensemble ils entrèrent chez monsieur Huteau… Dans le petit appartement, tout était net, rangé, propret ; les voisins échangeaient entre eux des petits regards rapides et furtifs ; ils ne disaient rien, mais tous étaient dévorés par une même pensée, obsédante : mais qui donc était madame Huteau ?… Le policier, en professionnel plein d’assurance, ouvrit toutes les portes, et on la trouva enfin, madame Huteau : dans la salle à manger !… Assise bien droite, dans une jolie robe de satin vert, les mains doucement posées sur la table, toute blonde et souriante, elle était là, toujours aussi belle et aussi jeune, attendant son mari… Madame Huteau, c’était elle : un très beau mannequin de cire, que monsieur Huteau s’était fait livrer voici bien des années, et qu’il avait installé là, en face de lui, pour lui sourire toute la vie…

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