• METAPHYSIQUE DES CLOPES<o:p></o:p>

    A la manière d’Amélie Nothomb<o:p></o:p>

    Par Robert Lasnier<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Grâce à l’appui de mon père, ambassadeur, j’avais pu arriver à Cuba par avion spécial. Il me fallait rencontrer l’empereur mondial du tabac, et je m’étais investie d’une mission que je croyais juste, dans la guerre de toujours entre les fumeurs et les non-fumeurs.  Je n’eus guère cependant le loisir d’établir un plan. Deux personnages m’abordèrent, me jetèrent brutalement dans une longue limousine noire…Quelques minutes plus tard, je fus introduite dans un vaste  palais au luxe de faux marbre. Une porte fut ouverte, et j’aperçus une forme lourde devant moi. Il est difficile de se figurer un tel être si on ne l’a pas devant les yeux. Sa bouffissure monstrueuse laissait voir une masse adipeuse presque informe, d’une laideur repoussante. J’éprouvai d’emblée une sorte de vague malaise, comme celui que l’on éprouve en étant confronté, sans y avoir été préparé, à l’extrême Beauté. Cela ne peut s’expliquer, cela s’éprouve. La Beauté fascine, et la Laideur subjugue, car il existe de mystérieuses correspondances entre les êtres comme entre les choses, comme il y a des correspondances entre David et Goliath, entre Simon et Garfunkel, entre Wallis et Futuna, entre la ligne A et la ligne B du RER, et - j’aurais dû commencer par là - entre la Belle et la Bête.<o:p></o:p>

    La forme hideuse, confite dans son lard, m’interpella :<o:p></o:p>

    -         Je vous souhaite la bienvenue !<o:p></o:p>

    -         Qui êtes-vous ?<o:p></o:p>

    -         Je suis l’empereur du tabac, je m’appelle Clopopatch, et vous ?<o:p></o:p>

    -         Je suis Amélie<o:p></o:p>

    -         Enchanté ! Vous êtes mon invitée<o:p></o:p>

    -         Votre invitée ?... Je suis votre prisonnière, oui !<o:p></o:p>

    -         Comme vous y allez !<o:p></o:p>

    -         Je n’y vais pas, j’y suis ! Vous n’aurez pas l’aplomb de le nier ...<o:p></o:p>

    -         Réfléchissez : vous raisonnez mal ; même retenue ici, vous avez la liberté d’esprit ; c’est la seule, c’est la vraie liberté. Moi ici, je suis le maître et pourtant je suis prisonnier…<o:p></o:p>

    -         Prisonnier ? Vous, Clopopatch, l’empereur du tabac !<o:p></o:p>

    -         Prisonnier de la cigarette ! Elle me tient plus sûrement que ne le ferait la plus lourde des chaînes.<o:p></o:p>

    -         Justement, il convient dès lors de vous en libérer<o:p></o:p>

    -         M’en libérer ? Mais que ferais-je d’une liberté sans plaisir ?<o:p></o:p>

    En disant cela, il alluma une longue cigarette qu’il aspira goulûment. La chair jaunâtre et flasque de ses bras tremblotait comme l’eût fait de la gélatine sur la plateforme d’un autobus de Tokyo. Curieusement, la fumée qu’il avalait ne ressortait pas. Elle semblait comme absorbée complètement par cette masse adipeuse qui me faisait face. Dans le même temps, il se mit à tousser. Notre dialogue ne put se poursuivre, et il me fallut subir cette longue toux des fumeurs, cette toux grasse qui ne se résout que par une expectoration épaisse et jaune. Quand il eut achevé, il me fixa à nouveau :<o:p></o:p>

    -         Vous admirez la pièce où je me trouve !...<o:p></o:p>

    -         Je n’admire pas, je détaille.<o:p></o:p>

    -         Vous jouez sur les mots.<o:p></o:p>

    -         Evidemment, ils sont faits pour ça ! Comme tout, comme l’amour, l’argent, le chagrin et la joie… la vie n’est qu’un jeu, ne l’avez-vous jamais remarqué ?<o:p></o:p>

    -         Peut-être, mais les mots sont comme la fumée, certains piquent les yeux ou font pleurer. L’abus des mots est dangereux. Ils sont aussi une drogue, et quand on a pris l’habitude des mots, on ne peut plus s’en passer…C’est bon, de la fumée !<o:p></o:p>

    -         C’est beau, de l’air !<o:p></o:p>

    Il se méprit : <o:p></o:p>

    -          Ah !... Baudelaire ! ... mais vous êtes poète !<o:p></o:p>

    -         Non ! Je suis belge, un peu japonaise aussi, en fonction de mes gènes et de mes gênes, surtout la gêne digestive, car je suis anorexique à mes heures…<o:p></o:p>

    -         Moi, vous le savez, je suis fumeur à toute heure ! Songez : deux paquets !<o:p></o:p>

    -         Par jour ?<o:p></o:p>

    -         Par heure !<o:p></o:p>

    Il y eut un moment de silence, et je suivis son regard. Il tendit vers l’espace alentour  ses doigts boudinés en forme de gras double :<o:p></o:p>

    -         Voyez, tout ici évoque mon vice tabagique : le plafond est tendu d’un tissu havane, les murs sont tapissés de papier maïs, les appliques circulaires ont la forme de cendriers… Et sachez enfin que le lieu où vous vous trouvez est desservi par six gares !<o:p></o:p>

    Je résolus, pour mieux le convaincre, de jouer la surprise en le tutoyant avec une certaine rudesse :<o:p></o:p>

    -         Mais, Clopopatch, ne vois-tu pas que le tabac t’abat ?<o:p></o:p>

    -         Le tabac tabac ? Vous êtes bègue ?<o:p></o:p>

    -         Non, je suis Belge, il me semble vous l’avoir déjà dit. Vous voyez, la nicotine vous fait perdre la mémoire, le tabac vous fait oublier…<o:p></o:p>

    -         Oui, vous marquez un point : le tabac me fait oublier… il me fait oublier que je suis laid…<o:p></o:p>

    Il avait dit cela sur le ton d’une sincérité pathétique qui me laissa confondue, et me fit transmuter sa laideur en beauté, tandis que je m’écriai :<o:p></o:p>

    -         Vous êtes beau, Clopopatch !<o:p></o:p>

    -         Vous mentez !<o:p></o:p>

    -         Vous fumez !<o:p></o:p>

    -         Alors nous sommes quittes.<o:p></o:p>

    -         Non, nous ne sommes pas quittes. Car je vous apporte une importante nouvelle.<o:p></o:p>

    -         Une bonne nouvelle ?<o:p></o:p>

    -         Nipponne ni mauvaise, parole d’Amélie !<o:p></o:p>

    -         Nos tombes seront voisines un jour, qui sait !<o:p></o:p>

    -         Pourquoi me parlez-vous soudain de mort ?<o:p></o:p>

    -         Je ne parle pas de mort, je parle de vous !<o:p></o:p>

    -         De moi, vraiment ?<o:p></o:p>

    -         Oui, Amélie… nos tombes…ça m’est venu comme ça, je ne sais pas pourquoi… une réminiscence peut-être… n’en parlons plus, fermons la parenthèse !<o:p></o:p>

    -         Pas la peine, elle n’a jamais été ouverte !<o:p></o:p>

    -         Mais alors, revenons à la nouvelle dont vous êtes porteuse.<o:p></o:p>

    -         Eh bien voici : je suis venue vous dire…<o:p></o:p>

    -         Que je m’en vais ?...<o:p></o:p>

    -         Cessez de m’interrompre à tout propos, nous n’y arriverons jamais !<o:p></o:p>

    -         Excusez-moi, concéda Clopopatch… Une cigarette ?<o:p></o:p>

    -         Non merci, ce n’est pas le moment !<o:p></o:p>

    -         C’est toujours le moment de fumer !<o:p></o:p>

    -         Non ! et c’est interdit désormais dans tous les lieux publics dès le premier janvier. C’est même ça, la nouvelle que je suis venue vous annoncer.<o:p></o:p>

       A ces mots, les yeux de Clopopatch, jusqu’alors engoncés dans l’épaisseur de ses lourdes paupières, s’agrandirent, formant deux grands ronds, comme des cendriers pervers<o:p></o:p>

    -         Ne plus fumer ? Mais c’est monstrueux ! <o:p></o:p>

    C’est alors que, sous l’effet probable de l’émotion, toute la fumée stockée dans le corps de Clopopatch s’exhala brusquement dans un souffle immonde ; une épaisse fumée goudronnée nous enveloppa un moment…  Puis lentement, Clopopatch souleva sa masse lardeuse et tendant son bras vers moi dans une terrible imprécation :<o:p></o:p>

    -         Je me battrai !<o:p></o:p>

    -         Vous vous battrez ?<o:p></o:p>

    -         Oui, jusqu’à la dernière cartouche !<o:p></o:p>

    -         Vous êtes donc armé ?<o:p></o:p>

    -         Non, je parlais de la dernière cartouche de cigarettes !<o:p></o:p>

    -         Mais le tabac est mortel !<o:p></o:p>

    -         Dois-je conclure que vous êtes immortelle ?<o:p></o:p>

    -         Non, je mourrai un jour, comme tout le monde !<o:p></o:p>

    -         Nous y voilà ! Même sans fumer, vous mourrez ! et donc la vie tue, la vie est dangereuse ! Soyez cohérente : puisque vous supprimez le tabac en raison de son danger, supprimez aussi la vie ! Car la vie est encore plus toxique : tous les fumeurs ne meurent pas d’avoir fumé, mais tous les vivants meurent un jour d’avoir vécu !<o:p></o:p>

    -         Vous êtes un sophiste !<o:p></o:p>

    -         Non, je suis un fumeur !<o:p></o:p>

    -         Mais vous serez bientôt un délinquant !<o:p></o:p>

    -         Un délinquant quand ?<o:p></o:p>

    -         Ah ! Vous aussi vous bégayez !<o:p></o:p>

    Il ne répondit pas. La nouvelle de l’interdiction du tabac l’avait profondément atteint. Sa masse adipeuse semblait  s’étaler davantage. J’eus soudain pitié de cette déliquescence où il s’enfonçait inexorablement :<o:p></o:p>

    -         Ecoutez, Clopopatch, l’heure n’est plus à de stupides polémiques. Je sais que les fumeurs et les non-fumeurs ne seront jamais amis. Mais du moins, ne nous quittons pas ennemis. Je voudrais pouvoir atténuer pour vous cette interdiction du tabac…<o:p></o:p>

    -         Vous le pourriez, en effet…<o:p></o:p>

    -         Ah, je suis heureuse de voir en vous un fumeur de bonne volonté. Et que voulez-vous donc que je vous fasse, Clopopatch ?<o:p></o:p>

    -         Une pipe, Amélie !<o:p></o:p>

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