• Paraît qu’on ne fume plus …

    D’après Louis-Ferdinand Céline

    Par Robert Lasnier

     

    Paraît qu’on ne fume plus dans les lieux publics. Grand changement, qu’ils disent. Mais c’est seulement des mots, tout ça. D’abord, les fumeurs c’est un ramassis de miteux, dans mon genre, des chassieux, c’est ça, les fumeurs.  Je suis médecin, je sais ce que je dis. Je les vois tous les jours, à commencer par l’oncle Arthur dans son troquet ; on l’aperçoit même plus derrière ses volutes, c’est dire. Le tabac pue mais il a un avantage, il cache l’haleine des pituites que je respire dans les maisons des malades que je visite. Les fumeurs, il leur faudrait une bonne baffe et des coups de pompe où je pense. C’est ça qui les soignerait, et pas les pilules que je leur prescris parce qu’ils me feraient la gueule si je prescrivais rien. Faut pas croire pourtant que c’est mieux pour les non-fumeurs, tous des puceux et des transis. Et pas la peine de traiter les fumeurs de bouffis pour autant : c’est des cinglés c’est tout, des drogués ! Et d’ailleurs parlons-en : fumeurs ou non-fumeurs, on est tous sur la même galère, à ramer dans une petite vie de merde, avec pour seul perspective celle de crever. La pourriture au bout de la nuit. On ne marche qu’à coups de trique, avec des misères et des bobards. Qu’on se shoote à la clope ou non, on est tous à souffler de la gueule, puants, suintants des rouspignolles  dans les rues grises de Clichy. On frime avec une lavallière, mais c’est de la rigolade, on est dans la dèche jusqu’au trognon. Evidemment les non-fumeurs s’interposent : bande de charognes, qu’ils gueulent, vous semez vos clopes comme des chiures le long des trottoirs !... Et ils s’emportent contre les fumeurs, ces emmerdeurs qui enfument sans vergogne, qu’on peut pas rafistoler tellement ils sont dans leur vice : qu’ils toussent ! Qu’ils crachent ! Qu’ils s’envolent avec leur nuage de fumée et trente mille gaz dans le trou du cul, Nom de Dieu ! Des fois quand on lève le nez, on voit le ciel. Sauf que le ciel de Clichy c’est un jus de fumée, avec alentour un rebut de bâtisses délabrées, où les locataires, comprimés comme des ordures par les proprios, tous des bandits, s’encrassent les poumons à la Gauloise bleue sans filtre. Plus lamentable que Clichy, y a La Garenne-Bezons, où se planquent les non-fumeurs. Pas de tabac ici, ils marchent à la gentiane-cassis. Mais ils toussent quand même : quand c’est pas le tabac, c’est la misère qui bouffe les poumons, la misère qui vous colle à la peau et qu’on peut pas fourguer parce qu’elle se cramponne dans les taudis. Tous ces traîne-savates, ces miséreux, ces merdeux de banlieue qui traficotent et font leur petites affaires, faudra bien qu’ils crèvent un jour, qu’ils fument ou non : ce sera n’importe quoi, une maladie, ou un soir, après le pastis, une artériole qui leur pétera dans l’encéphale, d’un seul coup, la mort à crédit qui vous saute à la gueule… Derrière, on voit la Seine, elle coule lentement, épaisse comme un crachat ou un grand glaire qui va en zig-zag entre les ponts. L’autre jour j’ai rencontré Bébert devant la porte de chez lui. L’immeuble sentait les cabinets, l’encaustique et le ragoût. Bébert fumait, il avait salement abusé, il y avait plein de mégots autour de lui, par terre, comme des glaviots muqueux sur le trottoir. Il attendait sa tante, qui était partie en commissions. Il ne faisait que ça, Bébert, il fumait ou il se touchait. C’est sa tante qui me l’avait dit. Elle voulait que je lui prescrive un sirop pour l’empêcher de se toucher. Je l’ai fait, j’ai prescrit un médicament. Elle ne m’a pas payé, comme d’habitude… Ils ne payent jamais, les pauvres, ces peaux de vache, ces enculés de la Terre ! Plus radins que des riches ! Des crapules rusées qui changent de trottoir quand ils croisent leur médecin. Quelle saloperie, la bassesse humaine ! De Clichy à Rancy, c’est partout pareil : le populo toussait et fumait. C’est alors qu’on a interdit de fumer dans les lieux publics. Une loi avait été votée, sûrement à coups de pourliches pour convaincre les députés. C’était un premier janvier, pisseux et triste. Une année nouvelle qui commence dans un monde pourri, qui pue encore et toujours et qui sue la haine, partout. Mais Bébert, il s’en fout qu’on puisse plus fumer : on n’a pas encore interdit de se toucher. Ni de vomir dans les caniveaux. Ni de pisser dans la Seine au pont de Bezons. Y a quand même des bons moments dans la vie et dans la misère…


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  • LE CHASSEUR DE CLOPES<o:p></o:p>

    A la manière de Le Clézio<o:p></o:p>

    Par Robert Lasnier<o:p></o:p>

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    Quel jour sommes-nous ? Ici au bar du tabac Le Zéta, je retiens ma respiration pour garder en moi la fumée des clopes. Dans le bruit de la rue qui me parvient par la terrasse en plein vent, j’entends une voix répéter au fond de moi : Le tabac !... Le tabac !... Et cette voix recouvre les autres voix, embrumant toutes mes pensées d’une fumée bienfaisante et douce. Les volutes qui s’élèvent à l’horizon tourbillonnent parfois, font basculer l’esprit vers les seules préoccupations du moment : la cigarette, la nicotine, rien d’autre. J’entends les claquements des briquets, le craquement embrasé des allumettes, le sifflement des bronches encombrées des fumeurs. Le Zéta, que va-t-il devenir ? Avec l’interdiction du tabac dans les lieux publics, il dérive désormais, mince filet tabagique  perdu dans l’immensité fade et pure des non-fumeurs. Tandis que, les yeux mi-clos, je tire sur ma Marlboro, Bradmer vient vers moi. Il me regarde, avec comme toujours chez lui un brin d’ironie au fond des yeux :<o:p></o:p>

    -         Eh bien, mon cher, c’est l’ivresse du tabac qui vous coupe l’appétit ? me dit-il en anglais.<o:p></o:p>

    J’écrase ma Marlboro et j’allume immédiatement une nouvelle cigarette, pour lui montrer que je ne suis pas malade.<o:p></o:p>

    -         Non, monsieur.<o:p></o:p>

    -         Alors, venez manger !<o:p></o:p>

    Il me dit cela d’une voix brusque. C’est presque un ordre. Nous descendons dans la salle du restaurant qui se trouve au sous-sol. Des ouvriers indiens sont attablés déjà, en train de fumer le calumet de la paix qu’ils partagent en souriant avec des cow-boys placides. Après le riz pimenté et le thé, Bradmer fouille dans sa poche et en sort deux cigarettes bizarres : ce sont des Muratti,  leur papier est rose et jaune et le bout filtre est doré. Je prends une des cigarettes, la rose, et je l’allume au briquet du patron. Nous quittons le sous-sol et remontons dans le bar. L’odeur du tabac est douce et âcre, elle m’écœure.  Cela ne va pas pour moi avec le bleu du ciel que j’aperçois dehors, au-delà de la terrasse balayée par un vent violent. J’éteins ma cigarette sur le bord de la table, n’ayant pas trouvé de cendrier immédiatement accessible. Bradmer est allé s’installer dans son fauteuil habituel, près du piano, et fume sans se lasser de nouvelles cigarettes de tabac vert au menthol, dont l’odeur me parvient par instants, quand il y a un tourbillon. Le Zéta n’est pas un bouge. Il a vu défiler tant de générations de fumeurs. Le soleil descend lentement dans le ciel, il éclaire les vitres de la terrasse maintenant. Le bar s’assombrit.  Au mur s’alignent les reflets mordorés d’innombrables paquets de cigarettes en vente ici, de toutes les marques,  de toutes les couleurs, de tous les pays. Assis à une table du Zéta, non loin de Bradmer qui continue  de fumer son tabac vert, je fais ainsi par la pensée un véritable tour du monde du tabac, dans la ronde bariolée des marques de cigarettes de toutes les saveurs, de toutes les odeurs.  Tout le monde fume maintenant.  Même les ouvriers indiens sont accroupis entre les tables, et fument lentement, le regard étrangement attentif. La voix du patron se fait douce quand il évoque le parfum de miel de l’Amsterdamer dont il bourre sa pipe, évoquant aussi les felouques arabes qui remontaient le Nil. Il parle de  crocodiles et de poissons, puis sa pensée voyage plus loin encore, il raconte le bleu des lagons, la beauté du corail, les tortues et l’eau verte des plages infinies du Pacifique. Mais il évoque avec plus de douceur encore ces bars du bout du monde, regorgeant de tabacs de toutes sortes, et où l’on peut partir chaque jour à la découverte de nouvelles cigarettes, d’autres cigares,  de tabacs nouveaux  aux parfums inconnus. La fumée montait de partout, si épaisse à cette heure qu’on distinguait à peine les visages des fumeurs, noyés dans un épais brouillard. C’est pour cette raison que personne ne vit la porte du Zéta s’ouvrir soudain. Un homme en uniforme, la silhouette d’un policier, se profila dans le bar. Il était trop tard pour nous tous, et nous fûmes verbalisés pour n’avoir pas respecté l’interdiction de fumer dans les lieux publics. Nous payâmes plus de soixante euros chacun, et le patron écopa d’une amende plus lourde encore. Bradmer s’était redressé dans son fauteuil et interpella le policier :<o:p></o:p>

    -         Eh bien,  dis-moi,  tu en as mis des contraventions ce soir ! Tu as un beau palmarès à ton actif ! Te voici riche… dis-moi, as-tu toujours été policier ?<o:p></o:p>

    -         A vrai dire, non ! J’étais chercheur d’or auparavant. Mais les pépites étaient rares, je ne trouvais pas grand-chose…<o:p></o:p>

    -         Et maintenant ?<o:p></o:p>

    -         Maintenant, tout va bien : depuis le premier janvier, je suis chasseur de clopes !<o:p></o:p>


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  • L’HOMME QUI FUME

     

    A la manière de La Bruyère (Les Caractères)

     

    Par Robert Lasnier

     

    Criton est homme qui se veut gentilhomme et le montre volontiers aux tables où il s’invite, et il n’est point sot quoi qu’on en dise dans les salons où l’on se pique de mots d’esprit entre gens de bonne compagnie et d’un agréable commerce. Mais c’est bien pis : il est fumeur. Et s’il dérange, ce n’est point tant qu’il fume, c’est qu’il enfume. Allant et venant avec une suffisance coutumière, de laquelle il n’est point même conscient, il n’a nulle vergogne devant ceux qu’il côtoie, et souffle sa fumée au nez de ses semblables, sans s’enquérir le moins du monde de la gêne qu’il occasionne, car il est sûr de son bon droit, au point de ne guère s’embarrasser jamais s’il inquiète les autres par la combustion de l’herbe à Nicot qu’il affectionne.  A toutes les heures du jour, et parfois même aussi dans le cours des nuits si j’en crois ce que l’on m’a rapporté, il prend une cigarette dans un étui d’argent qu’il sort avec élégance des plis de son habit de gentilhomme, y boute le feu avec affectation, puis il aspire longuement, il souffle, lance alentour une âcre fumée dont parfois il se plaît à faire des ronds. L’air en est empoisonné dès lors, en toutes saisons qu’il fait et en tous lieux qu’il habite de sa présence. En sorte qu’il apparaît qu’il ne soit capable en l’existence d’aucune chose autre que de pétuner. La constance de ses exhalaisons fumeuses et telle qu’il semble que rien ne le puisse détourner de son vice. Vous l’entendez dès le matin tousser en s’étouffant, vous le voyez ne pouvant s’empêcher de cracher en tous lieux, et même devant de gentes dames, sans l’embarras de la politesse ni les délicatesses de la galanterie, tandis que des taches jaunes se voient à ses doigts et sur ses ongles. De tout le jour, empli d’une vanité impétueuse, il montre à tous qu’il possède tout le langage de l’herbe à Nicot, qu’il connaît les marques et toutes les formes du tabac, s’enivrant du blond très fin de Virginie comme du caporal ordinaire, ce gros gris dont il fait également grand usage. Il nomme tous les cigares de La Havane autant que s’il eût été un sauvage de l’île de Cuba et connaît le tabac d’Orient mieux que le Grand Turc n’en ferait discours. En sorte que pour respirer à son aise et préserver son souffle vital, on rêve de séjourner en un lieu où il n’est point accoutumé d’aller. Mais on ne peut aisément échapper à l’emprise de sa fumée, car Criton fumaille autant dans les salons du Prince que dans l’échoppe de la poissonnière. Il ne craint pas le ridicule et tient pour d’essence supérieure les seuls fumeurs, jetant au mépris et tournant en dérision et moquerie ceux qui, en prudence, s’abstiennent de fumer. La pipe d’écume lui est familière et il semble y tenir comme au plus précieux de ses biens. Ce fat a le verbe haut et il écarte promptement du geste et de la voix la plus petite plainte qu’ose faire entendre un enfumé de son entourage, car, comme beaucoup font, hélas, chez les fumeurs, il exige de ses hôtes la tolérance, et leur impose son impudence.  Cet homme illustre n’a cure de son ignorance de pédant et se veut le talent suprême d’avoir porté le goût du tabac à son point le plus élevé. Il ne sait rien du monde  et des astres qui nous gouvernent, ne dit mot de la philosophie des Grecs, n’a jamais lu Apulée ni Plutarque en la Vie des Hommes Illustres, mais ce cuistre se pique de faire les plus belles volutes de fumée qu’on vit jamais dans les salons où il va. Il en tire une vaine gloire qui suffit à son bonheur. Et même dans les joies intimes du déduit amoureux il ne manque jamais d’exiger une pipe ! Pourtant cet homme est faible. Lui qui gouverne tout le jour  ses gens, obséquieux et serviles au moindre de ses ordres, cet homme-là, qui commande à vingt laquais, obéit à un paquet ! Et quand le tabac, par quelque circonstance qu’il n’avait point prévue, vient à lui défaillir, il n’est point éloigné de croire, en dépit de Galilée, que la terre s’arrête de tourner.  Criton se persuade par maints artifices que le tabac  sied aux gens de bien. En sa  fureur tabagique, il ne voit point qu’il finira lui aussi en fumée comme chaque cigarette et comme chaque homme en ce monde où tout n’est que cendres. Mais n’allez pas tenter de l’en persuader, vous ne sauriez y parvenir : Criton n’entend rien, n’écoute point, tant il est vrai que son existence ne semble faite que pour deux choses, qui sont de fumer et d’enfumer. Si Criton lisait les gazettes, il aurait du moins appris qu’il ne sera plus permis de pétuner en tous les lieux publics, car ainsi en a décidé le Prince, au premier jour de janvier. Gageons pourtant que Criton trouvera le moyen de satisfaire encore à son caprice : il chiquera !...


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  • LE CAPITAINE MEGO<o:p></o:p>

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    A la manière de Jules Verne<o:p></o:p>

    Par Robert Lasnier<o:p></o:p>

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    26 mars. Nous sommes  dans l’Atlantique, à environ 45° de latitude nord, à l’est d’Halifax, dans les mers froides au sud de Terre-Neuve. Le sous-marin a fait surface et ses puissants moteurs tournent au ralenti. Appuyé sur la lisse arrière du Nautilus, le Capitaine Mégo, le regard dur, scrute les vagues. A quelques encablures, on voit sombrer les restes brisés du navire à vapeur Abraham Lincoln, éperonné à une vitesse effroyable. Le navire emportait dans les profondeurs glauques de l’océan toute une cargaison de Marlboro, en provenance de Virginie et destinée à la France. Pour ma part, je n’avais pas voulu assister au terrible choc. J’étais resté assis sur le divan, dans la bibliothèque du capitaine Mégo. Je résolus de questionner le commandant à son retour. Quand il parut, après avoir fermé les portes étanches du sous-marin, il était accompagné de l’ingénieur, avec lequel il s’entretint tout d’abord :<o:p></o:p>

    -         Vous avez atteint le maximum de pression ?<o:p></o:p>

    -         Oui, monsieur, répondit l’ingénieur<o:p></o:p>

    -         Et les soupapes ont été changées ?<o:p></o:p>

    -         A six atmosphères, monsieur !<o:p></o:p>

    -         Atmosphère, atmosphère, s’écria le commandant, est-ce que j’ai une gueule… ? Mais il s’interrompit, surpris lui-même, probablement, de l’anachronisme de sa remarque…<o:p></o:p>

    Délaissant soudain l’ingénieur, le capitaine Mégo me regarda :<o:p></o:p>

    J’espère, monsieur, me dit-il, que vous aurez apprécié la rapidité avec laquelle nous venons de couler notre deuxième navire en deux jours.<o:p></o:p>

    -         Justement, répliquai-je, je ne cautionnerai jamais de pareils actes, croyez-le. Il me semble bien abominable, et fort cruel, d’envoyer par le fond les équipages de matelots de ces vaisseaux.<o:p></o:p>

    -         Cruel ? s’emporta le commandant. Et ses yeux lançaient des éclairs effrayants. La colère l’envahit :<o:p></o:p>

    -         Savez-vous ce que  contiennent ces navires que je pourchasse ?... Des cigarettes, du tabac ! Ignorez-vous que ceux qui en font commerce sèment la mort ?... Je vous fais grâce de tous les cancers, tumeurs, carcinomes qui rongent les hommes et leurs poumons par la faute de l’herbe à Nicot. Vous avez, ajouta-t-il, une bien piètre conception de l’humanisme ! L’Abraham Lincoln que nous venons de couler contenait des centaines de tonnes de Marlboro, ainsi que je vous l’ai déjà dit. Et hier, lorsque nous avons envoyé par le fond le Paméla Anderson, il transportait, derrière sa double proue volumineuse, une lourde cargaison de Gauloises jaunes au tabac de Maryland.<o:p></o:p>

    -         Pourtant, commandant, objectai-je, vous m’avez offert, ce matin même un cigare, vous-même vous fumiez…<o:p></o:p>

    Comme je disais ces mots, deux marins, qui accompagnaient le commandant se précipitèrent sur moi, m’immobilisèrent puis me giflèrent violemment, et je compris à leurs mines haineuses, qu’ils avaient cru que j’avais traité leur maître de fumier ! Le capitaine Mégo intervint aussitôt pour les calmer, et leur expliqua qu’il ne s’agissait nullement d’une insulte, mais seulement d’un imparfait de l’indicatif : « fumiez » et non « fumier ». Les deux brutes firent mine de comprendre et se calmèrent heureusement à mon endroit alors que j’étais encore tout retourné.<o:p></o:p>

    Le capitaine Mégo reprit, un léger sourire aux lèvres : Mes cigares, sachez-le, ne contiennent pas de tabac. Je les fabrique à partir des algues que je recueille dans l’océan, véritable réserve de vie. Ces algues sont irradiées par une part du rayonnement de la machinerie, ce qui les transmute en un tabac sans nicotine et sans goudrons, que je cultive dans une serre du Nautilus, à l’arrière. Mon tabac ne tue personne… Mais si les hommes ne cessent de fumer sur la terre, alors, je détruirai le monde sans le moindre remord. Car le monde sera sans fumée ou ne sera pas ! Les yeux terribles du capitaine Mego brillaient d’un éclat effrayant.<o:p></o:p>

    -         Je vous fais une ultime proposition ajouta-t-il : que l’on interdise le tabac dans tous les lieux publics, et je m’engage dès lors à vous dire le secret  des moteurs du Nautilus. Je vous le répète, martela le capitaine, il n’y aura pas de négociations possibles, je les récuse par avance. Et si vous avez l’impudence de me proposer un plan B comme pour le referendum sur l’Europe, alors je détruirai la terre ! Il me sembla qu’il me fallait intervenir. Je tenais à cette heure entre mes mains le sort de l’humanité et je ne pouvais plus tergiverser. Je m’offris alors d’être le porte-parole du capitaine Mego et de transmettre sa proposition à l’Académie Royale des Sciences à Londres ! Il accepta, puis me dit :<o:p></o:p>

    -         Venez dans mon bureau. C’est de là que vous expédierez votre message. Il tourna les talons et me précéda dans les coursives du sous-marin. Puis il me pria d’entrer dans un petit local que je n’avais point encore visité. Le capitaine Mego me désigna un appareil étrange que je ne connaissais pas. <o:p></o:p>

    -         Voici ma dernière invention, dit-il. Je demeurai stupéfait. C’était une sorte d’écran rectangulaire devant lequel était disposé un clavier. A droite, sur un petit tapis, était posée une sorte de  boîte allongée prolongée d’un câble évoquant la queue d’une souris. Je demeurai interdit.<o:p></o:p>

    -          Cette machine que vous voyez, dit le capitaine Mego, va révolutionner le monde. Je l’ai appelée ordinateur… Et cette machine envahira la terre : Surcouf… la Fnac… Darty !... <o:p></o:p>

    -           Evidemment, vous ne savez pas cliquer ! lança le capitaine sur un ton où je crus percevoir une sorte de mépris. Dictez-moi votre texte !<o:p></o:p>

    C’est ainsi que je dictai le texte suivant :<o:p></o:p>

     Au sud de Terre-Neuve, le 10 novembre, à 5h de l’après-midi,<o:p></o:p>

    A Monsieur le Professeur Barbicane, Royal Academy of Sciences, London :<o:p></o:p>

    “Capitaine Mego exige sur toute la terre arrêt tabac dans lieux publics. Stop. En contrepartie, livre secrets du navire sous-marin Nautilus. » Stop. Fin de message.<o:p></o:p>

    Deux jours plus tard, le 12 novembre, à huit heures du soir,  le Professeur Barbicane ouvrit la séance à l’Académie Royale des Sciences de Londres, devant une foule compacte et fort bruyante. Une grande agitation régnait parmi les participants assis sur les bancs du vaste hémicycle. L’ambiance était houleuse : « Mort au tabac, non au cancer des bronches !» hurlaient les uns ! « Laissez-nous fumer ! » criaient les autres… Devant ces vociférations, Barbicane se leva brusquement, comme mû par un ressort, et il prit la parole en ces termes :<o:p></o:p>

    -         Braves collègues, depuis de nombreux mois déjà, une stupide querelle nous divise fort malencontreusement au sujet du tabac. La science a tranché, messieurs. Il n’est plus douteux que les cigarettes représentent le plus grave danger pour la santé des habitants du monde et il nous faut en finir, mes amis, car il y va de la santé de tous.<o:p></o:p>

    Il est impossible de peindre l’effet produit par les paroles de l’honorable Professeur. Un tohu-bohu épouvantable suivit cette déclaration.<o:p></o:p>

    -         Assez ! Assez ! crièrent d’une seule voix les tenants du tabac ! Leurs pieds martelaient avec force les gradins. Il ne nous est pas possible d’en entendre davantage. Et notre liberté, qu’en faites-vous ? <o:p></o:p>

    -         Quelle liberté ? rétorqua Barbicane. La liberté de tousser ? la liberté de cracher ? La liberté d’étouffer ? Regardez-vous messieurs ! Ne voyez-vous pas que vous êtes incapables de cesser de fumer ! Est-ce cela que vous appelez liberté, vous qui êtes asservis au tabac ? <o:p></o:p>

    -         Barbicane a raison, hurlèrent les non-fumeurs ! Continuez, Professeur !<o:p></o:p>

    -         Mes amis, chers collègues, reprit Barbicane, je suis porteur de deux nouvelles, qu’il me faut vous communiquer et qui sont de la plus haute importance …<o:p></o:p>

    -         Lesquelles ? réclama cette fois tout l’auditoire, fumeurs et non-fumeurs réunis dans un vacarme tonitruant.<o:p></o:p>

    -         Eh bien voici, répondit Barbicane, tandis qu’il leva la main en un geste d’apaisement : Comme vous le savez, les mers du monde ne sont plus sûres. Un étrange sous-marin, mû par la force épouvantable de l’atome, sillonne les océans. Il est si extraordinaire qu’il peut accomplir le tour du globe sous les flots sans jamais faire surface. Sa vitesse est si effrayante qu’elle pulvérise celle de nos plus rapides navires de guerre. Nous savons par l’honorable Tom Hunter embarqué à bord du Nautilus, que ce vaisseau est dirigé par le Capitaine Mégo. Il a juré la perte des fumeurs et torpille, depuis plus de deux années, tous les navires transportant cigarettes, cendriers, cigares… La première nouvelle que j’ai à vous communiquer est donc que le Capitaine Mégo a accepté de se rendre et de nous abandonner tous les secrets de son sous-marin. Mais il y met une condition formelle…<o:p></o:p>

    -         Laquelle ? vociféra l’assemblée, tandis que les cris se prolongèrent un instant par la toux des fumeurs.<o:p></o:p>

    -         Mes amis, je vous livre ma deuxième nouvelle : Je viens de recevoir une dépêche de Tom Hunter : le Capitaine Mégo exige que le tabac soit dorénavant interdit dans tous les pubs ainsi que dans tous les lieux où peuvent aller et venir du public ! Si nous n’acceptons pas, messieurs, alors nous serons asservis non seulement aux clopes mais aussi à la fureur destructrice du capitaine Mégo ! Il nous faut à la fois sauver la terre et ses habitants. C’est pourquoi, je vous informe que l’interdiction du tabac sera effective au 1er janvier prochain. Il y eut des applaudissements frénétiques. Pourtant un représentant des fumeurs prit la parole :<o:p></o:p>

    -          Mais nous, les fumeurs, comment ferons-nous ?<o:p></o:p>

    -         J’ai pensé à vous, messieurs ! Et je veux vous faire ici une promesse solennelle : vous pourrez continuer à fumer, lança Barbicane !<o:p></o:p>

    Ce fut un tonnerre d’applaudissements ! Hourra ! Hourra !...<o:p></o:p>

    Le Professeur Barbicane remercia, descendit de la tribune et s’en alla rapidement. Dès le lendemain, il construirait sa fusée : celle qui enverrait les fumeurs sur la lune !...<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>


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  • LES FUMEES DE CONSUELO<o:p></o:p>

    à la manière de George Sand<o:p></o:p>

    Par Robert Lasnier<o:p></o:p>

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    Le jeune et beau seigneur aborda le professeur.<o:p></o:p>

    -         Par le corps de Bacchus, vous allez me dire, maître, laquelle de vos ravissantes élèves vient de passer, en fumant une cigarette si parfumée que j’en ai le cœur qui chavire…<o:p></o:p>

    -         Et pourquoi voulez-vous que je vous le dise, comte Zustiniani ? répondit le professeur, d’une voix qui laissait transparaître une sourde irritation.<o:p></o:p>

    -         Pour lui faire compliment, reprit le patricien sans paraître remarquer l’agacement de son interlocuteur. Vous savez combien je suis un dilettante en matière de tabac ; je respire toutes les volutes, mais celles-ci m’ont enchanté.<o:p></o:p>

    -         A ce point ? demanda le professeur, en savourant une large prise de tabac avec une complaisante dignité.<o:p></o:p>

    -         Oui, à ce point. Mais je vous en conjure, dites-moi le nom de la créature céleste qui, en fumant, m’a jeté dans de tels ravissements.<o:p></o:p>

    -         Je vois qu’elle vous a plu, poursuivit le maître…<o:p></o:p>

    -         Sa fumée délicieuse m’est venue au nez, puis du nez au cœur. Et tandis que sa cigarette grillait, moi je brûlais de la connaître. Je n’étais plus, moi-même, qu’un mégot : je me consumais…<o:p></o:p>

    -         La voici, pour vous seigneur. Elle se nomme Consuelo. Et il désigna d’un geste large l’humble et douce jeune fille qui venait d’entrer par hasard. Elle avançait d’un pas léger et gracieux, tenant entre ses doigts délicats et blancs de jeune vierge un long fume-cigarette d’où s’exhalaient des vapeurs bleutées d’une légèreté infinie qui enveloppaient son corps d’une douce fumée comme l’eût fait un voile diaphane et pur.<o:p></o:p>

    -         Mademoiselle, balbutia le comte… mais il ne put achever. Un vertige l’avais saisi, sans qu’il eût pu dire quelle en était l’exacte cause. Peut-être son trouble était dû aux effluves embaumés qui montaient des doigts de la jeune fille. Peut-être était-ce dû à l’effet de sa taille qu’elle avait fine et bien prise, et de sa gorge qui palpitait en se gonflant chaque fois qu’elle aspirait une bouffée de sa cigarette… La jeune fille rougit devant le charme sculptural du comte Zustiniani. Elle se sentit soudain brûler d’ardeur, et un feu intérieur la consuma, comme se consumait sa Marlboro. Son innocence pourtant l’empêchait d’en deviner la raison. Elle ignorait que les tourments de l’amour pussent ainsi remuer son corps et faire vibrer ses nerfs. Au temps où se passe ce récit, les jeunes filles ne montraient pas leur point G sur TF1 aux heures de grande écoute. Le comte pourtant s’était repris, et il déclama ce compliment devant la jeune fille :<o:p></o:p>

    -         «  Ah que le Ciel m’oblige en offrant à ma vue<o:p></o:p>

      Les célestes attraits dont vous êtes pourvue… »<o:p></o:p>

    En même temps il éprouva le désir fou de prendre le fume-cigarette de la jeune fille, et de tirer à son tour une bouffée, tout en posant sa bouche frémissante à l’endroit même où la jeune fille avait posé ses lèvres délicatement rosées… Mais il se contint et n’en laissa rien paraître. La jeune fille rougit à nouveau, sous l’effet de sa pudeur candide.<o:p></o:p>

    Le professeur intervint, paraissant soudain préoccupé :<o:p></o:p>

    -         Je crois, monsieur le comte, dit-il,  que vous devriez ne point ainsi faire tant de dévotion au tabac, et qu’il serait plus opportun, plus prudent aussi dans ces temps que nous vivons, de rechercher d’autres plaisirs. Il n’en manque point.<o:p></o:p>

    -         Et pourquoi donc, professeur, voudriez-vous donc m’empêcher de pétuner ?<o:p></o:p>

    -         Mais, poursuivit le professeur, n’avez-vous point entendu ce que l’on dit de par la ville ?<o:p></o:p>

    -         Si fait ! répondit le comte. On parle de tant de choses ! De la comtesse Cecilia qui a quitté son prince, de la petite baronne Carla qui l’a remplacée, et de ce petit duc presque inconnu, Fillon  je crois, dont on fait si peu de cas à la Cour et qui ne s’en console point, sans compter Kouchner le grand bouffon du Pouvoir dont on se gausse…<o:p></o:p>

    -         Ce n’est pas de cela que je veux vous entretenir, monsieur le comte, mais de cet édit que le Prince veut promulguer en son royaume, et dont on fait des gloses dans nos gazettes, tant la chose est étonnante et  si soudaine aussi.<o:p></o:p>

    -         Et que dit-on ? Parlez !...<o:p></o:p>

    -         Eh bien, monseigneur, reprit le professeur, on dit que bientôt, en tous les lieux publics, il ne sera plus permis de pétuner, que l’on fût prince ou roturier. On dit que la chose sera faite dans peu de temps, pour le premier jour du nouvel an !<o:p></o:p>

    -         Baste ! s’exclama le comte ! La nouvelle ne me gêne point ! Songez que, au contraire, elle me permettra de voir la belle Consuelo en un endroit privé, où elle aura tout loisir de me faire respirer sa fumée !... Et cette perspective me ravit ! Consuelo rougit à nouveau violemment. Le comte se tourna galamment vers elle, et avec une infinie délicatesse :<o:p></o:p>

    -          Me permettrez-vous Consuelo, d’aller quérir pour vous une cartouche de ces divines cigarettes que vous fumez, et de vous les offrir en signe de mon amitié ?<o:p></o:p>

    -         Vous ne le pourrez point, seigneur, quand bien même le voudriez-vous absolument !...<o:p></o:p>

    -         Et pourquoi donc, ma belle enfant ?<o:p></o:p>

    -         C’est que, voyez-vous, monsieur le comte… depuis deux jours maintenant, les buralistes sont en grève !<o:p></o:p>


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