• NOUNOUCHE ET L’ÎLE TOBACCO<o:p></o:p>

    A la manière de Durst<o:p></o:p>

    Par Robert Lasnier<o:p></o:p>

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    Nounouche la petite ourse pilote son avion « Le Pinson ». Elle vole au-dessus de l’Océan Pacifique. Elle est en vue des îles Tobacco. « Me voici en Océanie, je vais me poser sur l’île de Clopland, l’île qui fume… De beaux palmiers balancent leurs longues feuilles, et le volcan Marlboro, dont le cratère a la forme d’une pipe, fume lui aussi. Le « Pinson » amerrit à proximité d’une belle plage de sable car Nounouche n’a vu aucune piste d’atterrissage dans l’île. Elle fait glisser son ancre pour éviter au « Pinson » de dériver, puis, à l’aide de son petit canot pneumatique à moteur, gagne la rive. Elle n’a dû être aperçue de personne car aucun indigène ne se montre.  Soudain Nounouche crie « Aïe », car elle a marché sur un mégot encore incandescent. Ah, ces fumeurs !... Elle entre sous la palmeraie et entend des toux caverneuses, apportées par le vent, tandis que s’élèvent des volutes de fumée bleue qui lui piquent la gorge. Elle se dirige dans cette direction, aperçoit une grande clairière où s’élève une sorte de palais fait de bois et de lianes. Des indigènes en costumes primitifs multicolores sont groupés au tour d’un dieu géant, ils dansent en fumant et toussent, les bronches encombrées. L’un d’eux porte dans ses bras un chevreau et s’approche d’un autel où attend un sacrificateur qui va l’égorger. Nounouche ne peut supporter une chose pareille et, fendant la foule, bondit vers l’autel. «  Arrêtez ! Qu’allez-vous faire ?... Ce gentil chevreau doit vivre ! ». Les indigènes sont éberlués en voyant Nounouche. «  Quel est cet animal étrange habillé en fille, et qui prétend nous interdire les exercices divins » ?…  « Vous ne savez pas qui je suis », répond Nounouche courroucée, « Eh bien je suis Nounouche la petite ourse ! » A ce moment, un vieillard s’approche et parle : « Je suis le Roi de cette tribu, et le chevreau doit mourir. C’est un sacrifice, petite, une offrande nécessaire au dieu Marlboro, le volcan que tu vois fumer là-bas, et qui entrerait dans une grande fureur si nous refusions le sacrifice »… Nounouche n’est pas d’accord : « Non, cette fumée ne provient pas du volcan, mais de toutes les cigarettes que fument aussi, comme vous, les tribus qui vivent là-bas près de ce volcan éteint. Un sacrifice ne servirait à rien. Ce qu’il faut, c’est cesser de fumer », dit bravement Nounouche. Elle reprend : « Le tabac est votre dieu sur l’île de Tobacco, mais il faut en changer pour un autre dieu, moins nocif ». « Quel dieu nous proposes-tu ? », dit alors le Roi… « Tenez, Altesse, goûtez-moi ça ! ». Et elle offre un de ses bonbons au roi. Celui-ci n’a jamais rien goûté de pareil et est émerveillé ; « Hummm ! Que c’est bon, quel délicieuse sensation ! » « Eh bien, Altesse, je vous en donne autant de boîtes que vous voulez si vous accordez la vie à cet innocent chevreau ». «  Je veux bien », répond le roi, « Et tous mes sujets en profiteront. ». Et pour les tribus fumeuses de l’autre côté de l’île, reprend Nounouche, il faudra aussi leur donner des boîtes de bonbons. «  Mais nous n’aurons pas assez de bonbons » dit le roi. « Je pourrai vous en fournir tant que vous voudrez » dit Nounouche en sortant son petit carnet avec un beau sourire. Et elle note la très importante commande que lui passe le roi. « Encore un client de plus » se dit Nounouche… « C’est merveilleux, dit le roi, nous voici amis, Nounouche, quelles sont tes volontés ? Je t’obéirai » « Il ne faut plus vénérer le dieu Marlboro, et il faut trouver un autre nom pour l’île de Tobacco ». « Accordé », proclame le roi. Il y eut une grande fête et ainsi fut fait. Nounouche quitte ses nouveaux amis et son « Pinson » s’envole pour  de nouvelles aventures. Le volcan Marlboro s’appela désormais le dieu Haribo, et l’île de Tobacco prit le nom de Berlingo Island. Le roi décida qu’il ne serait plus permis de fumer sous les cocotiers à partir du1er janvier. Ainsi, grâce à Nounouche la petite ourse, les indigènes furent débarrassés du tabac, et aussi du cancer. Ils mangèrent des bonbons et moururent dès lors du diabète, mais ceci est une autre histoire.<o:p></o:p>


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  • LE FUMEUR  MALGRÉ LUI<o:p></o:p>

    D’après Molière<o:p></o:p>

    Par Robert Lasnier<o:p></o:p>

    Personnages :<o:p></o:p>


    SGANARELLE : mari de Martine
    MARTINE :         femme de Sganarelle
    GÉRONTE :         père de Lucinde

    ACTE UNIQUE<o:p></o:p>

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    SCÈNE I. - SGANARELLE, MARTINE<o:p></o:p>


    Paraissant sur la  scène en se querellant.<o:p></o:p>


    SGANARELLE : Non, je te dis que je veux encore fumer, et que c'est à moi de parler et d'être le maître.<o:p></o:p>

    MARTINE : Et je te dis, moi, que je veux que tu cesses le tabac, et que je ne suis point mariée avec toi pour souffrir tes fumées.<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Ô la grande fatigue,  que d'avoir une femme non-fumeuse ! <o:p></o:p>

    MARTINE : Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt de fume-cigarettes ! Et qui empoisonne l’air de toute une maison, et fait tousser les domestiques !<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Oui, habile homme : trouve-moi un faiseur de mégots qui sache, comme moi, raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux buraliste qui faisait aussi commerce de cendriers… <o:p></o:p>

    MARTINE : Peste du fou fieffé qui embrume l’air ! Et qui pique les yeux ! <o:p></o:p>

    SGANARELLE : Peste de la charogne ennemie de l’herbe à Nicot!<o:p></o:p>

    MARTINE : Que maudits soient l'heure et le jour où j'aviserai d'aller tirer une bouffée de tes clopes !<o:p></o:p>

    SGANARELLE  : Que maudit soit le bec cornu de notaire qui me fit épouser pareille femme, qui ne supporte ni Stuyvesant, ni Balto, ni Muratti ! Ni Lucky Strike, ni Marlboro ! Et qui veut que je vive en ascète, sans plaisirs et sans joies !<o:p></o:p>

    MARTINE : C'est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire. La cigarette te tue, te ronge la carcasse, ravage tes poumons, et je vole  à ton secours en t’en préservant. Rêves-tu donc de métastases depuis lors que nous sommes mariés ?<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer la première nuit de nos noces ! Hé! morbleu! Tu le fumas bien alors, mon gros cigare !<o:p></o:p>

    MARTINE : Quoi? Que dis-tu? Tu tiens là propos de vantard ! Gros cigare, gros cigare !... A dire vrai je ne trouvai  avec toi dans le lit  que bien maigre cigarillo ! A peine allumé, déjà éteint, presque en cendres ! Un ninas rabougri.  Il en eût fallu bien davantage pour éteindre mes ardeurs ! Ah la pauvre affaire, le piètre mégot que tu me montras céans ! J’eusse été en droit de t’en faire légitime grief.<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Baste, laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse cependant de me trouver. Tu ne fis point de récrimination quand je voulus une pipe !<o:p></o:p>

    MARTINE : Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme qui me réduit à la fumée ? Un débauché qui m’empoisonne, un traître qui dépense tout mon bien en cigarettes ?<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Tu as menti : j'en fume seulement une partie, de ton bien, fort petite au demeurant.<o:p></o:p>

    MARTINE : Un homme qui empeste, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis. Que tout en est imprégné. Qui ne vide jamais les cendriers !...<o:p></o:p>

    SGANARELLE : C'est vivre de ménage. C’est bonne chose que de fumer…<o:p></o:p>

    MARTINE : Tu m'as ôté jusqu'au droit de respirer ! J’ai quatre enfants sur les bras, qui ne cessent de tousser.<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Mets-les à terre, ils t’en seront moins lourds ! Et donne-leur du sirop. Ils en tousseront moins.<o:p></o:p>

    MARTINE : Et qui paiera la potion ? C’est qu’il en faudrait, de l’or et  tu ne m’en laisses point, avec ta tabagie…<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Par la peste ! L’apothicaire te la procurera en générique, cela t’en coûtera moins d’écus.<o:p></o:p>

    MARTINE : Mais cette médecine ne me sera point remboursée !<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Maudite sois-tu de ne te soucier que de la Sécu ! Me sont-elles remboursées, à moi, mes cigarettes ? Elles me sont pourtant un précieux remède. Je les paie de mes deniers, et je ne maugrée point ainsi que tu le fais !<o:p></o:p>

    MARTINE : Chut ! Cessons là notre vaine querelle. On a frappé je crois…<o:p></o:p>

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    Scène II. – GERONTE –SGANARELLE - MARTINE<o:p></o:p>

    La porte s’ouvre. Géronte entre. Il brandit un papier…<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    GERONTE : Le voici ! Le voici, je l’ai, je le tiens…<o:p></o:p>

    MARTINE : Que le ciel m’oblige de vous voir céans ! Il me faut vous dire que nous nous entretenions, à l’instant, d’un sujet fort fumeux et que…<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Ah, ma femme, la paix ! Par le diable, vous bavez ! Laissez-nous ! Ce sont discussions d’hommes que nous devons avoir. Il n’appartient point aux femmes de se mêler de ces choses.<o:p></o:p>

    Il se tourne vers Géronte, lui souriant :<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Faites nous l’honneur de vous asseoir. Et pardonnez ma femme. Elle a quelque migraine qui la rend querelleuse depuis trois jours, et prétend que c’est à cause de ma fumée ! La plaisante farce que voilà !<o:p></o:p>

    GERONTE, montrant le papier qu’il a en mains  : Hé  Hé ! C’est que voyez-vous, ce que femme veut, souvent le Ciel vient à l’exaucer…<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Qu’est-ce à dire ? Parlez clair ! Ne restez point ainsi dans le demi-mot, car cela m’impatiente et m’insupporte. Vous voyez bien que je me ronge.<o:p></o:p>

    GERONTE : Je suis venu vous montrer l’édit du Roi. Lequel mande et ordonne qu’on ne fume plus de tout son royaume, et qu’il en soit ainsi au jour du premier janvier de l’an de grâce qui vient. Et qu’il en sera ainsi toutes les autres années que Dieu fait. <o:p></o:p>

    SGANARELLE : Et s’il me plaît, à moi, de fumer encore ?<o:p></o:p>

    MARTINE (à part) : Mon Dieu ! Voici qu’il recommence ! Sa fureur tabagique ne cessera donc pas  ?...<o:p></o:p>

    GERONTE : Si tu continues de fumer, au mépris de la défense qu’en fait notre roi,  les gens d’armes te puniront. Il te faudra payer une amende : 60 euros !<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Que me parles-tu d’euros, manant ! Ils ne sont point encore inventés !  Serais-tu devin ou mage ou quelque sorcier divinateur de l’avenir ?<o:p></o:p>

    GERONTE : Baste, qu’importe ! Mais tu ne fumeras plus, et je te conjure de te soumettre à cette loi nouvelle, si tu ne veux pas qu’il t’en coûte  en euros !<o:p></o:p>

    MARTINE : il nous en coûte déjà beaucoup en tabac !<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Eh bien soit ! Je me range à votre sagesse ! Désormais qu’on se le dise : je ne fume plus !… <o:p></o:p>

    GERONTE : Il me plaît de te voir ainsi devenu sage.
    SGANARELLE : Sage pour le tabac, mais je n’ai point dit encore mon dernier mot.<o:p></o:p>

    GERONTE : Et quel est-il, ton dernier mot ?<o:p></o:p>

    SGANARELLE : Je bois !<o:p></o:p>

    MARTINE : Le diable d’homme ! Qu’ai-je donc fait au Seigneur pour mériter un sort semblable ? Il ne fume plus… mais il boit ! Hélas, la souffrance des femmes n’aura-t-elle jamais de fin ?<o:p></o:p>

    FIN<o:p></o:p>

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  • LETTRE A MADAME DE GRIGNAN<o:p></o:p>

    A la façon de Madame de Sévigné<o:p></o:p>

    Par Robert Lasnier<o:p></o:p>

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    Je vous ai mandé, ma bonne, que j’avais tantôt vu l’abbé d’Effiat comme il prenait  en sa poche une cigarette, et que lors, voulant l’allumer, il fut fâché que je l’eusse prié de pétuner en d’autres lieux qu’auprès de moi. Pourtant, vous le savez, je ne suis point une bégueule et je ne m’effarouche point des choses les plus rudes. Je puis même vous confier en secret que Monsieur de Bertiney, que vous vîtes l’autre tantôt je crois, et qui est un grand fumeur, me pria plus d’une fois pour une pipe, que je n’eus jamais le dessein de lui accorder, dans la crainte où je suis de devoir en avaler le jus, dont le goût, fort âcre dit-on, me soulève le cœur à sa seule pensée. Le tabac n’est point de ma coterie. Il court en effet de bien étranges bruits à la Cour sur l’herbe à Nicot, dont l’usage est fort répandu depuis qu’elle est arrivée des contrées des Indes  où la cultivent, m’a-t-on-dit, des peuples de sauvages qui vivent sur des terres inconnues de nous. Il paraît qu’ils mâchent les feuilles et qu’ensuite ils vont tout de ginguois, comme ces gens qui chez nous s’enivrent de vin et de liqueurs qui les étourdissent fort. Ils en font aussi des sortes de rouleaux de feuilles séchées qu’ils mettent en leur bouche après y avoir bouté le feu, puis aspirent des fumées qu’ils recrachent ensuite. Tel est le tabac, dont on fait si grand cas dans tout le royaume. On dit même, ma chère, que les Bretons en leur province lointaine, en prennent dès le lever du soleil,  et qu’ils accompagnent leur fumée avec ce vin fait de pommes, fermentées en une sorte de verjus, qu’ils ont accoutumé de boire et qu’on nomme cidre, comme se plaisait à me le rappeler monsieur d’Hauteville chez qui je fus l’autre semaine, et dont je revins fort migraineuse, comme je vous l’ai écrit déjà, je crois. Ne me tenez pas rigueur, je vous prie, si je me répète ; la cause en sont les maux de santé qui me tourmentent depuis quelques saisons et font défaillir parfois ma mémoire par les mille souffrances que j’en éprouve. Le temps ne nous épargne point et chaque année nouvelle alourdit le fardeau malgré toutes les attention que nous mettons au soin de nous-mêmes.  Et je suis fort attristée de devoir vous confesser mes défaillances, surtout celles de mon esprit, car je les trouve bien plus fréquentes, hélas, que je ne le voudrais, malgré les soins extrêmes que je prends à n’en laisser pas trop paraître devant le monde. Le froid nous est bien vif ici depuis quelques jours, et l’encre gèlerait sous ma plume sans la chaleur de l’âtre. Je gage que le ciel vous est plus clément à Grignan. Vous voyez, je ne suis point de bonne humeur, et cette fumée du tabac me met un poignard dans le cœur. Laissez-moi aussi vous conter que je viens d’avoir une discussion fort sérieuse avec la fille du très bon monsieur de Coulanges. Me croirez-vous, elle m’a dit, répétant en cela les propos de son docte père, que le tabac était cause que beaucoup qui  l’avaient inhalé en était malades, quoiqu’ils eussent parfois à peine vingt ans et sont dans l’âge de la pleine force. La nouvelle est si incroyable, si affligeante aussi, ma chère enfant, que mes sens étonnés en ont d’abord douté. Mais j’en reçus derechef  l’assurance par d’autres grands esprits de la cour, qui le tenaient de la bouche même de Monsieur frère du roi. J’appris ainsi que certains de ceux qui pétunaient en devenaient si esclaves en la soumission, qu’ils ne  pouvaient plus dès lors se démettre du tabac, lors même qu’ils toussaient beaucoup et crachaient, et que la santé ne leur revenait qu’avec l’étrange médecine que nos docteurs nomment des « patchs ». Vous conviendrez avec moi que ce mot est fort laid, mais c’est un mot des temps nouveaux, ma chère enfant, et il nous y faut accoutumer de bon cœur, comme je m’accoutume au mot « tabac » à défaut de m’accommoder à la fumée. Vous ne doutez point, qu’ainsi avisée, je me garderai bien de fumer à mon tour, quelque recommandation que m’en pourront faire certains qui se targuent de la dernière mode ! Car je ne veux point céder à une tendance dont les effets sont si néfastes pour le corps et pour l’esprit, lequel n’est point fait pour être enfumé. Si j’ai sur vous un pouvoir plus grand que la simple amitié, je compte que vous accepterez mon humble conseil : ne fumez point non plus de ce tabac, ma bonne, et croyez m’en : il n’est nul besoin de faire de la fumée pour se trouver en bonne compagnie. Je vous dis adieu, ma chère enfant. Je compte venir auprès de vous quand les rigueurs de l’hiver auront cessé et ôté la neige de nos chemins. Je vous donne toute mon affection. Faites bien des amitiés au comte, à monsieur de Pomponne et à ce bel abbé qui sait si fort à propos me séduire !<o:p></o:p>


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  • RESTRICTION DU DOMAINE DE LA CLOPE<o:p></o:p>

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    A la manière de  Michel Houellebecq<o:p></o:p>

    Par Robert Lasnier<o:p></o:p>

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    Vendredi soir j’étais invité à une soirée-tabac chez un collègue de bureau. On était une vingtaine, tous des cadres supérieurs de l’entreprise Voxtrade and Co. On allait beaucoup fumer, parce qu’il faut bien passer le temps quand on n’a pas l’occasion de baiser. L’appartement était immense, avec un luxueux salon prolongé par un bar. On avait tous réussi. Je veux dire financièrement. Et nous émargions à des niveaux de salaires qui en font rêver plus d’un, surtout chez les rmistes et les chômeurs en fin de droits. Par contre, notre vie sexuelle était celle de tout le monde, décevante. J’allumai ma quatrième Camel. Je n’ai même pas fait attention aux trois premières. Je crois que je vais maintenant les compter pour jalonner cette soirée tabagique. Cela faisait trois quarts d’heure que j’étais là, étudiant les regards désespérés de mes collègues en direction des filles. Sur un canapé, deux blondasses étaient assises. Deux petites salopes du département des ressources humaines. Elles avaient fait psycho et étaient donc très portées sur le cul. Elles étaient bien sûr à la mode, c’est-à-dire en minijupe, et elles avaient croisé les jambes très haut, dévoilant leurs cuisses, avec des mines pas possibles, et ces rires idiots qu’ont les filles qui attendent qu’on les drague, en pouffant. Elles n’attendaient que ça, d’être pénétrées, mais à la condition qu’on y mît les formes, sinon elles pousseraient des cris d’orfraie. J’allumai ma cinquième Camel. Elles fumaient elles aussi, des Muratti à bout doré, pour faire leurs intéressantes, tandis que Tisserand, notre responsable informatique, accoudé au bar, réprimait à grand peine une violente érection. Il fumait des Gauloises, lui. Parmi nous, il était le seul non-diplômé. Issu de la promotion interne de l’entreprise, il avait gardé de ses origines populaires un penchant pour les cigarettes vulgaires et le saucisson à l’ail arrosé d’un verre de Préfontaines rouge. Il lui arrivait même de roter au restaurant d’entreprise, ce qui était très mal vu de la hiérarchie. Il était cadre mais ne serait jamais dirigeant. J’allumai ma sixième Camel. Le regard de Tisserand brillait de plus en plus, braqué sur les deux filles et sur leur petite culotte, qu’elles montraient maintenant comme s’il se fût agi de la chose la plus naturelle du monde. Elles ne voyaient pas pourquoi elles n’auraient pas pu s’habiller comme elles voulaient. Elles avaient déjà eu une discussion sur ce sujet avec moi, l’autre jour, au secrétariat de la boîte. En plus, maintenant elles faisaient bouger leurs seins. J’allumai ma septième Camel. Tisserand vivait une horrible frustration sexuelle. Ses mains tremblaient vaguement et sa gorge se nouait. J’allumai ma huitième Camel. Il m’avait expliqué qu’il projetait de passer ses prochaines vacances, en juillet, en Extrême-Orient, sur l’île de Phuket. Il y a là-bas, une offre sexuelle débridée, et on peut faire l’amour avec beaucoup de naturel, avec des jeunes filles très disponibles, sans les rituels hypocrites de nos sociétés occidentales, qui obligent à des dragues compliquées avant que les filles ne consentent à  nous ouvrir enfin leurs organes. En Asie, c’est plus simple. J’allumai ma neuvième Camel. Je vis Tisserand se lever. Il marchait avec peine, freiné à chaque pas par son érection. Il se dirigea vers les toilettes. J’en étais sûr, il allait se masturber, comme nous le ferions tous après cette soirée. Sauf que Tisserand, lui, ne pouvait pas attendre. Il était trop frustré, trop désespéré aussi. J’allumai ma dixième Camel. Les deux filles continuaient à aligner des platitudes, en riant fort. Elles faisaient crisser leurs collants en croisant et décroisant les jambes. Leurs seins semblaient jaillir d’une dentelle mousseuse. Beaucoup de mes collègues entraient en érection à leur tour. Mais ils faisaient semblant de rester calmes ; ils étaient avant tout des cadres, donc parfaitement désexualisés. Ils commentaient les indices économiques publiés dans Les Echos, et parlaient entre eux de la signature des prochains contrats internationaux avec la Chine et l’Inde. J’allumai ma onzième Camel. Tisserand revint des toilettes. Sa silhouette était un peu floue maintenant, avec toutes ces fumées de clopes qui se mélangeaient dans la vaste pièce où nous nous trouvions. Je lui fis signe de venir à ma table. Je n’eus pas besoin de lui demander ce qu’il avait fait aux toilettes. Avec Tisserand, on savait toujours. Au restaurant d’entreprise, quand il avait mangé une omelette, il revenait immanquablement avec des particules d’œuf sur sa chemise. Là, il avait des taches de sperme sur son pantalon. Je lui en fis discrètement la remarque. Il rougit violemment et s’essuya avec son mouchoir. J’allumai ma douzième Camel. La soirée était maintenant bien avancée. Il était désormais certain qu’on partirait après avoir bien bu et beaucoup fumé, mais sans avoir baisé. Il y avait une véritable résignation devant cette impuissance sexuelle collective de nos sociétés occidentales : au fond, chacun était venu ici avec le secret espoir de baiser, tout en sachant qu’il se contenterait de fumer. J’allumai ma treizième Camel. Tisserand était retourné au bar. Je m’ennuyais profondément. Dans ma vie  de merde je ne faisais pas grand-chose, à part fumer beaucoup et me masturber un peu. J’allumai ma quatorzième Camel. C’est alors que je perçus une sorte de brouhaha. Notre boss, Jean-Yves Fréhaut, venait de faire son entrée. Il portait une tenue très décontractée : un jean siglé Lagerfeld et une chemise blanche à col ouvert. D’emblée il réclama le silence, et remercia notre collègue pour l’invitation à cette soirée. Il se perdit d’abord dans un discours d’usage, avant de nous rappeler qu’une réunion des cadres exceptionnelle se tiendrait le lendemain matin à neuf heures à la Tour Voxtrade à La Défense, dans la grande salle des conférences du 29ème étage. Il insista sur notre présence obligatoire, puis nous informa de l’ordre du jour qui était de la plus haute importance : en effet, dès le premier janvier, on ne pourrait plus fumer dans les locaux de Voxtrade and Co, non plus que dans tous les lieux publics… Sur l’instant, je demeurai hébété, et j’allumai ma quinzième Camel. Il me sembla d’abord que je ne pourrais supporter cette restriction du domaine de la clope. Mais je réfléchis quelques secondes, et une opportunité nouvelle m’apparut. Je  sentis que j’arrivais en fait à un tournant décisif dans ma carrière de cadre. Libéré de la cigarette, j’aurais enfin les deux mains libres. Une nouvelle existence commencerait : Une main pour signer les contrats, l’autre pour me masturber. Je pris ma seizième Camel, mais je l’écrasai sans l’allumer. <o:p></o:p>

    D’un pas résolu, je me dirigeai vers les toilettes…<o:p></o:p>


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  • A LA RECHERCHE DU MEGOT PERDU<o:p></o:p>

    A la manière de Marcel Proust<o:p></o:p>

    Par Robert Lasnier<o:p></o:p>

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    Longtemps j’ai été incommodé par la fumée. Lorsque notre cuisinière, Françoise, après avoir veillé à ce que mes parents ne manquassent de rien et leur avoir donné leur pepsine après le dîner, et que l’heure était bientôt venue que j’allasse me coucher, s’octroyait un moment de repos, elle s’enfermait dans la cuisine pour y fumer une cigarette. Et bien qu’elle prît grand soin de fermer la porte afin que les fumigations tabagiques auxquelles elle s’adonnait, et dont elle éprouvait quelque honte secrète ainsi que je l’appris bien des années plus tard, n’envahissent pas notre demeure, il me parvenait pourtant, s’insinuant par les menus interstices des portes qu’aucun soin ne pouvait assez calfeutrer, des effluves auxquels je tentais de me soustraire, remontant par-dessus ma tête l’édredon de lourd coton blanc que m’avait donné tante Léonie le jour de mon anniversaire. Une autre fois, tandis que mes parents étaient invités dans le salon de Madame Verdurin, on me pria de m’y adjoindre, quoique, de moi-même, je ne me fusse pas invité volontiers à cette soirée, préférant les rêveries solitaires qui me venaient à l’évocation des formes de Madeleine. L’extase qui s’ensuivait, et que je renouvelais souvent, seul travail manuel dont je fus capable de toute ma vie, me paraissait bien supérieure à celle que j’eusse pu trouver, peut-être, en fumant. J’y allai donc, obéissant à l’injonction de ma mère ; j’aimais alors, me tenant silencieux dans une encoignure où l’on ne me voyait pas, observer les invités, analysant leurs gestes et leurs propos autant que me le permettait la pensée que j’avais de découvrir par cette observation minutieuse quelque détail de la nature humaine. Le docteur pérorait selon son habitude, et ne paraissait pas s’apercevoir que, à défaut de persuader l’auditoire par des arguments qu’il voulait péremptoires et dont il accentuait le pouvoir par la force de la voix, il ne faisait que faire bailler une assistance peu encline aux choses de la science. J’observai que, au plus fort de l’ennui, chacun tirait de sa poche un étui, avec une élégance des gestes que l’on ne trouve plus guère que dans le quartier du Faubourg Saint-Germain, et en extirpait une cigarette. Bientôt je vis s’élever des quatre coins du salon une sorte de fumée, une vapeur bleuâtre qui s’élevait doucement, montait en volutes délicatement subtiles et impalpables, puis s’étalait  en des nappes majestueuses et larges qui me faisaient penser à ce voile de brume que je voyais lorsque, quittant le jardin de tante Léonie par le portail grillagé qui s’ouvre à l’arrière du jardin, je sortais après déjeuner et qu’alors gagnant la route qui menait à Combray, il m’apparaissait que l’humidité forte du matin jointe à la touffeur de l’après-midi, formait un voile diaphane, en tous points semblable à la fumée du tabac, qui s’élevait au loin, masquant à ma vue le clocher pourtant familier de l’église de Combray, ou plutôt le dissimulant partiellement, comme les voiles de mousseline des rideaux de ma chambre me masquaient la vue nette  des arbres du jardin… Dans le salon de madame Verdurin, je me mis à tousser sous l’effet de la fumée que soufflaient à la fois le docteur, Swann, monsieur Verdurin, irritant fort mes bronches, rendues sensibles par un asthme opiniâtre que mon père parvenait seul à soulager en me préparant des fumigations bien différentes de celles du tabac. Tandis que ma mère inclinait doucement la tête pour faire bon visage au docteur qui parlait toujours, je vis que Swann semblait agité. Il se penchait, semblant une sorte de balancier mécanique auquel un souffle inconnu eût imprimé soudain des mouvements imprévus, inattendus dans la régularité que l’on voit d’habitude chez lui, se penchant à plusieurs reprises vers le tapis qui s’étendait entre le canapé de velours de Gênes où il avait coutume de se tenir et le fauteuil Voltaire où, confortablement calé, le docteur pérorait. Puis Swann se  relevait, se penchant à nouveau bientôt, la tête plus basse encore, comme s’il eût égaré quelque objet. Bien après cette soirée, je fus longuement intrigué par ce manège de Swann que j’avais suivi, et il m’arrivait souvent, dans les moments d’insomnie qui me tenaient éveillé, d’en rechercher les causes que cependant je ne discernais pas, lorsque, un soir que la porte de ma chambre était restée ouverte et que celle de la cuisine n’avait point été fermée, comme il arrive parfois par l’effet de certaines coïncidences mystérieuses, je surpris bien malgré moi une conversation entre Françoise et ma mère. Et bien que je n’écoutasse pas en tendant particulièrement l’oreille, les paroles se percevaient bien aisément, par l’effet conjugué du silence du soir et de l’involontaire curiosité qui, à défaut d’écouter, me laissait cependant entendre ce que je désirais par-dessus tout savoir. Et c’est ainsi que me fut dévoilé le secret de l’agitation de Swann  dans le salon de madame Verdurin : il était à la recherche d’un mégot perdu !...<o:p></o:p>

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