•  Je vous parle de lui parce qu’il n’a pas les honneurs de Wikipédia, et pour une autre raison aussi, mais ne soyez pas trop curieux, ou pas tout de suite ! Lisez d’abord... De son vrai nom Jean de Launay, il est né à la fin du 19è siècle, dans le village de Sévignac, en Bretagne. Issu d’une famille de très vieille noblesse attestée dès le 14ème siècle, il entreprend des études secondaires puis entre à Saint-Cyr en 1916. Il en sort jeune officier en 1919, alors que la Grande Guerre s’achève. Dès sa sortie de l’école, sa hiérarchie l’envoie au Maroc. Il sert comme sous-lieutenant dans le 63ème Régiment de Tirailleurs Marocains. On le trouve un peu partout : à Ksar-es-Souk dans le sud du Maroc, mais aussi à Meknès et dans la région de Fès. Nous sommes en 1922, cela fait dix ans seulement que le Maroc est devenu un protectorat français et tout ne va pas très bien.  Les populations indigènes ne se sont pas toutes soumises.  Dans le nord du pays, un chef musulman, Abdelkrim-al-Khattabi, se révolte ouvertement, et à la tête de ses troupes, se dresse contre les colonisateurs français et espagnols : c’est la terrible guerre du Rif, à laquelle Jean de Launay participe, et qui va durer jusqu’en 1926. C’est une guerre brutale et méconnue que la guerre du Rif, et aussi une guerre pas très propre, ou du moins pas très loyale, une guerre à armes inégales, au cours de laquelle on voit des aviateurs français déverser sur les populations musulmanes démunies de l’ypérite, ce terrible gaz de combat, appelé aussi « gaz moutarde » qu’on avait tant reproché aux Allemands d’avoir utilisé à Ypres, au tout début de la guerre de 14…  Mais la morale militaire comme l’éthique citoyenne, sont choses variables… ça dépend de qui on a en face ! Le lieutenant Jean de Launay, plongé dans cette tourmente, fait son travail d’officier, son devoir de soldat. Apprécié de ses chefs, il est respecté et aimé par ses hommes. Au cours de son séjour au Maroc, ce hobereau breton découvre un monde qu’il ne soupçonnait pas : d’abord la beauté sauvage de l’immensité marocaine, terre de soleil, de sable,  de cailloux, de montagnes, de vent et de parfums mystérieux. Comme le furent avant lui Charles de Foucauld et Pierre Loti, il est séduit, envoûté par l’Orient. Et puis il fait une autre découverte : les gens sont ici d’une extraordinaire pauvreté, mais ils vivent leur dénuement dans la simplicité et la ferveur de la foi religieuse… Jean de Launay comprend alors que, si le hasard d’une affectation militaire l’a conduit au Maroc, son destin n’est pas de faire la guerre à ses occupants, mais de les aimer, de les aider, de les former. En 1930, sa décision est irrévocable. Il sera religieux. Il démissionne de l’armée et entre au couvent des Pères Franciscains de Rabat. L’année suivante, en 1931, après sa profession de foi, il revient en France pour ses études de théologie dans le nord, chez les Chtis. Ordonné prêtre en 1935, il prend le nom d’Othon, en souvenir du disciple de Saint-François d’Assise qui conduisit la première mission franciscaine au Maroc vers 1215. Dès après son ordination, il revient au Maroc : Jean de Launay n’est plus officier de l’armée française, il est devenu le Père Othon de Launay, vicaire de l’église Notre-Dame des Oliviers à Meknès. Mais il ne se contente pas d’être prêtre. Il ouvre un dispensaire où il soigne tous ceux qui en ont besoin. Il crée des cours et enseigne les mathématiques, le français. Tout cela avec dévouement, humilité et amour. Et c’est alors qu’en 1943, le 28 avril précisément, survient sous le ciel marocain un événement exceptionnel, étonnant, unique dans les annales de l’histoire et qui ne se reproduira plus : je nais, à Meknès ! Et cet heureux événement me permet de rattacher l’histoire du Père de Launay à ma propre biographie, vous allez enfin comprendre, merci de votre patience. Car dans les tout premiers jours de mai 1943, c’est le Père Othon de Launay qui me baptise, dans la petite église Notre-Dame-des-Oliviers de Meknès, je n’avais que quelques jours… Je n’ai gardé de cela, bien sûr, aucun souvenir, et j’aurais sans doute oublié le nom de ce religieux, si le hasard ou le destin ne s’en était mêlé comme il  arrive parfois, curieusement. Un certain jour d’octobre, ma mère me demanda soudain d’aller lui acheter Le Figaro. Mes parents n’achetaient le journal que de temps à autre, et pas toujours le même… Pourquoi ce titre ? Pourquoi ce jour-là ?... Mystère. Mais à peine eut-elle parcouru le journal que ma mère m’appela et me montra quelques lignes : «On nous prie d’annoncer le décès du RP Othon de Launay, aumônier des Missions, survenu à Aix-en-Provence le 10 octobre 1974…». C’est ainsi qu’après m’avoir marqué  du signe de la croix, le Père de Launay m’a laissé, 31 ans plus tard, ce petit signe de son départ… Et c’est en hommage à cette flamme qui s’est éteinte qu’à mon tour, par mon modeste récit, je veux aujourd’hui, bien tardivement, mettre un peu de lumière sur cette vie d’abnégation, d’amour et de foi que fut celle d’Othon de Launay, un Franciscain au Maroc, un humaniste aussi, que je suis heureux de vous avoir fait connaître un peu. Parce qu’il le vaut bien !



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    La Valse Triste



    L’été approchait, et les murs du vieux lycée Charlemagne jetaient une ombre propice sur nos ultimes versions latines. Car jusqu’à l’été on traduisait Ovide et Salluste sous la férule implacable de notre professeur de Lettres, par ailleurs agrégé de grammaire et professeur de métrique poétique. On travaillait dur sous sa docte autorité, dans un silence studieux, presque monacal. Pour nous détendre, il y avait heureusement le prof de musique, un dénommé Perrin : c’est à lui que nous réservions les fausses notes de notre jeunesse cruelle. Le chahut dans sa classe était la règle. Il ne le méritait pas, mais il était à notre prof de Lettres ce que fut Louis XVI à Louis XIV : un faible, un gentil, un brave homme. Vae victis, mort aux vaincus ! Pourtant, Perrin n’était pas un mauvais professeur. Il faisait de son mieux pour nous initier à la beauté sensible de la musique, dont il nous racontait inlassablement l’histoire. Plus exactement le malheureux soliloquait à son bureau, dans le tohu-bohu indescriptible de notre classe : les rires fusaient de partout, les interjections, les bourdonnements collectifs orchestrés avec un bel ensemble. Le tout ponctué d’envolées de boulettes diverses et d’avions en papier ou de fusées atterrissant sur l’estrade faisant office d’aérodrome. Et, selon un rituel parfaitement huilé, on entrait dans sa classe après avoir, avec un bel ensemble, mis nos vestes à l’envers tandis que le prof faisait mine de n’avoir rien remarqué !... Perrin, lorsque sa voix était couverte par nos hurlements, tentait alors l’illustration sonore : il mettait sur la platine de son tourne-disque Pierre et le Loup, la Danse du Sabre ou la Valse Triste… Peine perdue : nous n’aimions que Brel et Elvis Presley… Mais il fallait finir l’année en beauté. Un projet s’ourdit discrètement : on n’allait pas louper Perrin !

    Avant les grandes vacances nous avions offert à notre prof de Lettres un beau livre : Les Essais de Montaigne, dans la collection de la Pléiade. Pour Perrin aussi on se cotisa. Le jour du dernier cours, lui aussi trouva sur son bureau un beau paquet joliment enrubanné, et dans la classe un silence inhabituel qui dut l’étonner. Pour la première fois on le vit sourire. Il improvisa un petit discours pour nous remercier, qu’il prononça d’une voix un peu plus assurée que d’habitude. On le sentait touché par la délicate attention de ses élèves turbulents. Il retardait le plus possible le moment d’ouvrir son petit paquet, s’évertuant à défaire en vain le nœud trop serré du bolduc

    • Tenez, m’sieur ! dit l’un de nous, lui tendant une paire de ciseaux.

    Perrin trancha le ruban, et, avec précaution, ôta le papier brillant. Tout de même, se disait-il, c’est des bons élèves, un peu bruyants certes, mais ils ont un cœur et c’est le principal, il faut bien que jeunesse se passe… Il aurait dû pourtant s’inquiéter de notre silence. Il y vit une marque d’attention et de sollicitude, là où nous n’avions que le mutisme redoutable des prédateurs devant leur proie…

    Le papier tomba. Et il y eut par avance dans le regard du prof une lueur de reconnaissance muette lorsqu’il découvrit le superbe étui de simili-cuir siglé Parker, célèbre marque de stylos. Il marqua un léger temps d’arrêt et se décida enfin à ouvrir la boîte : il en extirpa son contenu : un vulgaire crayon à bille « Bic cristal » à cinq centimes ! On ne l’avait pas loupé, Perrin ! La classe fut instantanément secouée d’un immense rire dont les éclats firent trembler les vitres. Des applaudissements frénétiques crépitèrent, ponctués de sifflets. L’année scolaire s’acheva sur cette bonne farce. Nous nous levâmes et nous nous sortîmes dans le brouhaha coutumier pour nous précipiter vers les grandes vacances. Le lycée Charlemagne pouvait fermer ses lourdes portes pour trois mois.

    Mais en quittant mon pupitre, je n’avais pu m’empêcher de croiser le regard de Perrin : je n’ai rien voulu voir et j’ai vite détourné les yeux tandis que le prof, en souriant, continuait de répéter benoîtement :

    • merci, merci messieurs et bonnes vacances !…

    Pourtant, dans ses yeux il y avait tant de peine et de désarroi qu’aujourd’hui encore ce regard désemparé me poursuit comme un remords et que je me surprends parfois à murmurer : pardon monsieur Perrin. Et j’écoute alors sur mon lecteur MP3, Pierre et le Loup, la Danse du Sabre ou la Valse Triste.


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    CROIX DE BOIS CROIX DE FER


    Ses longs cheveux aux reflets auburn ondulaient jusqu'à sa taille. Toute droite dans sa longue blouse noire froncée, elle se tenait debout à côté de son pupître. C'était presque l'été, et dans la petite école de Wintzenheim, en Alsace, la petite fille était très fière. C'est elle qu'on avait choisie pour ce grand jour. Elle était émue aussi. C'est elle qui allait chanter... En attendant elle essaya de penser à autre chose. Dans deux mois elle aurait huit ans. Bientôt les vacances, elle pourrait aller cueillir les quetsches chez son oncle, ou l'aider à pulvériser du sulfate de cuivre sur les vignes qui montent en coteau vers le Hollandsbourg... La voix de l'institutrice la fit sursauter : "Allons, ne rêvez pas, mademoiselle, ce n'est pas le moment, et tenez-vous bien droite !"... Quelques instants plus tard, la porte de la classe s'ouvrit et il entra, en grand uniforme, la moustache conquérante. Ainsi, c'était lui. Le Kaiser en personne, l'Empereur d'Allemagne, Guillaume II, venait d'entrer dans la classe de cette école d'Alsace. Il était bien tel qu'elle l'avait vu parfois sur des gravures, mais la petite fille ne l'avait pas imaginé si grand. Elle ne fut pas intimidée cependant. L'empereur était souriant et se montrait aimable et simple ; il échangea quelques mots avec l'institutrice, qui lui présenta sa classe puis fit un signe à la petite fille, toujours debout près de son pupître. Alors, les mains sagement derrière le dos, la petite fille leva ses grands yeux bleus vers le prestigieux visiteur et chanta pour lui, une belle chanson en allemand, qu'elle avait répétée tous les jours pendant plusieurs semaines, une chanson qui parlait de la patrie, de la Grande Allemagne, du "Vaterland" et de la gloire du pays, et où revenaient souvent ces paroles : "Gott mit uns" !... "Dieu avec nous" ! En ce temps-là, l'Alsace était allemande... Quand elle eut fini sa chanson, Guillaume II la félicita et la cita en exemple à ses petites camarades de classe. Puis il se tourna vers son officier d'ordonnance qui lui présenta un coffret. L'empereur y prit délicatement un petit objet, s'approcha de la petit fille, et agrafa sur sa blouse cette décoration enviée : la Croix de Fer allemande. Il embrassa la petite fille qui avait si bien chanté en son honneur, et fit ensuite un petit discours aux enfants, les enjoignant de toujours bien travailler pour l'honneur de la patrie et la gloire de l'Allemagne et celle aussi de l'Alsace, terre allemande. Il dit encore quelques mots à l'institutrice et au directeur avant de sortir. La classe retrouva son calme habituel pour les derniers jours d'école avant l'été... Quand la petite fille rentra le soir chez elle, ses parents et ses frères fêtêrent avec elle sa décoration, cette Croix de Fer, noire bordée d'argent, qu'elle portait désormais et qu'elle avait reçue des mains mêmes de Guillaume II ! Une choucroute, un kugelhopf et une bouteille de gwürztraminer marquèrent l'événement. Mais la joie familiale fut de courte durée. Début août, ce fut la guerre, qui brisa net ce bel été alsacien de 1914. Un jour, la petite fille vit son père en uniforme. C'était la première fois. C'était aussi la première fois qu'elle le vit avec des larmes aux yeux. Il lui expliqua qu'il devait partir pour la guerre et quitter son petit atelier d'horloger. Les montres et les pendules s'arrêteraient, et les aiguilles, immobiles dans ce temps suspendu, attendraient qu'il revienne pour les remettre à l'heure... Il dit aussi à sa petite fille qu'il l'aimait beaucoup, et qu'elle devrait prier tous les jours, pour que Dieu le protège et lui permette de revenir, un jour, bientôt peut-être. Mais il devait d'abord partir faire son devoir, il fallait arrêter les Français. Ils arrivaient du côté des Vosges, disait-on dans le village, vers Munster, à douze kilomètres. La petite fille embrassa son père, qui s'en alla avec son barda rejoindre son régiment. Des combats quotidiens faisaient rage. C'était souvent le soir. On entendait au loin des grondements sourds, et les coups répétés, incessants, des canons tirant des obus, pendant des heures. Et dans le ciel, au loin, on voyait de grandes lueurs rouges, comme des incendies. Alors la petite fille faisait comme avait demandé son papa : elle priait, après être descendue avec sa mère et ses frères tout au fond de la cave profonde de la maison, qui servait d'abri familial pendant les combats, où l'on redoutait les bombardements. Un soir de septembre, on avait entendu le canon tonner plus fort que d'habitude, plus longtemps aussi dans la nuit, avant que ne revienne enfin un étrange silence. Le lendemain matin, la petite fille fut réveillée par des bruits inhabituels. Certes, à cette époque des vendanges, il passait souvent de bruyantes charrettes dans la grand'rue de bon matin. Mais là c'était différent. La petite fille entendait autre chose. Elle se leva silencieusement, et courut à la fenêtre, regardant à travers les fentes des persiennes. Ce qu'elle vit la glaça. La rue n'était plus qu'un immense convoi. Des charrettes avançaient lentement sur les pavés, en cahotant, transportant des montagnes de corps ensanglantés, plus ou moins recouverts de draps blancs, d'où sortaient des cris de douleur, des hurlements de terreur, des gémissements d'agonie... Des charrettes et encore des charrettes, c'était un défilé interminable, une lugubre procession, le convoi des blessés qu'on ramenait du Collet du Linge, près de Munster, où avaient eu lieu de violents combats, et qu'on acheminait vers l'hôpital de Colmar, où beaucoup arriveraient trop tard... La petite fille resta longtemps à la fenêtre, pétrifiée par ce spectacle d'horreur. Elle ne savait pas encore, elle qui avait reçu la croix de fer, que les guerres distribuent surtout des croix de bois...

    Je les ai vues, toutes ces croix, en me rendant en Alsace voici quelques années, pour un pèlerinage de la mémoire sur les lieux mêmes du Collet du Linge, là même où mon grand-père s'était battu, et d'où il était revenu indemne, retrouver sa famille qui avait bien prié pour lui. Les montres et les pendules se remirent à vivre. Pourtant, la petite fille eut beau grandir, elle ne put jamais oublier. Et jusqu'au soir de sa vie, un cauchemar parfois la réveillait, toujours le même : les charrettes ensanglantées, effroyables images de la guerre, qu'elle m'a souvent racontées... Car sachez-le – croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer- cette petite fille c'était ma mère.


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  • Je ne fréquente guère la rubrique gastronomique des journaux… Non pas que je sois un ascète, ou un intellectuel uniquement préoccupé des choses de l’esprit, mais plus simplement parce que, depuis toujours, je n’ai jamais eu beaucoup de goût pour les mets compliqués, qui n’ont d’éblouissant que le nom ! C’est curieux comme les mots, que j’aime tant dans les pages d’un livre, m’horripilent dès qu’ils s’alignent, abscons et prétentieux, dans une carte ou sur un menu ! Le « Contre-filet de poule faisane aux petites asperges d’Argenteuil sur coulis de morilles iodées au sel de Guérande», ne me fait pas saliver, mais il m’agace ; une sourde irritation me gagne, car derrière cette enflure rédactionnelle se cache généralement une réalité bien piètre ! Ce n’est pas de la cuisine, c’est de l’esbroufe. Chaque chose à sa place : la poésie dans les livres… la nourriture dans les assiettes ! Une tache de gras sur un livre, ça fait désordre, comme fait désordre la poésie culinaire sur un menu… Moi, je me régale de choses simples : une omelette aux fines herbes et aux cèpes, un jambon d’auvergne, une terrine de pâté fermier arrosée d’un verre de bordeaux rouge bien charpenté, et accompagnée d’un robuste pain de campagne à la croûte brune et craquante… Pourtant l’autre jour, je me suis arrêté à un article qui parlait d’un restaurant de Cannes : « Le Pirate ». Mais à la vérité, ce n’est pas l’aspect gastronomique qui avait retenu mon attention, mais une caractéristique bien particulière de cet établissement ; en effet, ici, à la fin du repas, les clients, lorsqu’ils ont bien mangé et bien bu, peuvent tout casser : les assiettes, les verres, les plats, et même les tables et les chaises !… Ici, les agapes se terminent dans le fracas de la casse qui se mêle aux éclats de rire tonitruants des convives !… Immédiatement, j’ai imaginé avec plaisir la scène, à laquelle je participerais volontiers !… Mais surtout, je me suis demandé pourquoi j’éprouvais un tel enthousiasme à l’idée de tout casser… Et puis soudain,  j’ai entendu résonner au loin, surgie du plus profond de ma mémoire, la voix de mon père, autrefois, quand il redescendait du grenier avec un mélange de colère et de tristesse affligée, et qu’il lançait cette terrible imprécation : « Merde de Nom de Dieu !… Tout casser, tout démolir !… Bande de dégueulasses que vous êtes ! »… Il s’adressait ainsi à mon frère et à moi, avec une grande verdeur langagière… Et c’est vrai qu’il avait de quoi gueuler, le paternel ! En effet, mon frère et moi, nous allions de temps à autre au grenier, cette merveilleuse tanière poussiéreuse aux mille trésors entassés… Nos expéditions sous les tuiles étaient peu fréquentes, elles ne duraient pas très longtemps, mais elles étaient ravageuses : à chaque razzia, on cassait le maximum de choses en un minimum de temps ! Nous étions des stakhanovistes de la casse, infatigables à la tâche ! Pourtant, ce n’était pas une rage destructrice, mais seulement la conséquence, incomprise, de notre curiosité ; quand on trouvait un objet, on voulait savoir comment il était fait à l’intérieur ; et pour cela, il fallait bien l’ouvrir ! Et pour l’ouvrir, le plus simple était encore de le casser !… On cassait aussi, parfois, par maladresse : ainsi, quand on avait simplement démonté un objet, on  était incapable de le remonter… Mais je dois dire qu’à la noble motivation de la découverte, s’est peu à peu substituée une joie perverse : la casse pour la casse !… Pas facile de mettre en œuvre ce désir dans la vie de tous les jours d’un honnête citoyen !… Ainsi, le pauvre n’a d’autre moyen que de brûler des bagnoles en banlieue, mais il risque la correctionnelle ! Le riche, lui, va au « Pirate » et n’encourt aucune peine ! Le restaurant Le Pirate » à Cannes permet de combler cette lacune, et de mettre un terme à la frustration des casseurs-nés !…

    « Tout casser, tout démolir ! »… Au Pirate, ce n’est plus le cri de désespoir d’un père effondré, mais le mot d’ordre enchanté du patron des lieux !… Mais ici, il y a une règle tout de même : les casseurs sont les payeurs ! Que voilà une bonne idée, qui me réconcilie avec la gastronomie, tout en me permettant de renouer avec un vieux rêve enfoui !… J’y cours !


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  • Les préparatifs avaient déjà commencé à l’Aumônerie du Lycée Charlemagne : dans deux mois, le 12 mai 1955, je ferais ma Communion solennelle. Le Père Gaétan de Chanterac, Aumônier du lycée, faisait de son mieux pour l’édification de ses jeunes ouailles ; il avait fort à faire avec moi : j’étais une brebis rétive, et mes résultats au catéchisme n’étaient pas fameux : j’étais 105ème sur 115 !… Pourtant, le moment était venu de mon premier costume ; la communion marquait la fin des culottes courtes : on entrait dans le monde des grands. Un jeudi, jour sans école, ma mère m’annonça qu’elle m’emmenait avec elle chez le tailleur. Chez Latreille. C’était à Paris, et pour y aller, on prit le métro à la Mairie d’Ivry. Mais pour marquer la solennité de ce jour inhabituel, on voyagea en première classe. J’étais fier, installé dans le wagon rouge aux banquettes rembourrées et confortables. Les portes se fermaient plus doucement qu’en deuxième classe, plus silencieusement aussi.  Et puis il y avait de la place ; on pouvait s’asseoir, sans être bousculé. Et quand je regardais passer les voyageurs sur le quai, se ruant dans les wagons verts de deuxième classe aux rudes banquettes de bois jaune verni, il me semblait qu’ils me regardaient en passant, avec une certaine envie ; j’étais un privilégié commettant le péché d’orgueil !… A la station Châtelet, ce furent d’interminables couloirs de correspondance, des tunnels carrelés de faïence blanche, vaguement éclairés d’ampoules jaunâtres… On monta dans une autre rame, et l’on arriva enfin Place Saint-Michel. Encore quelques mètres, et on tourna à droite dans l’étroite rue Saint-André-des-Arts. Au numéro 62 les vitrines de Latreille nous accueillaient avec ce slogan : «Le champion du beau vêtement ». Ma mère y avait ses habitudes. D’emblée elle monta au premier étage, où nous accueillit un monsieur guindé, en costume sombre. Ma mère, jouant les riches avec difficulté et maladresse, demanda timidement à voir Monsieur Paul. Le monsieur s’inclina courtoisement, nous invitant à pendre place sur des fauteuils Louis XV et s’en alla. Il y avait là un silence ouaté, et ça sentait le tissu. Dans un coin, une sorte de cage de bois sombre, grillagée, protégeait la caissière… Bientôt Monsieur Paul arriva. Jeune, moustache conquérante, large sourire,  il nous pria de le suivre… Le parquet ciré crissait sous nos pas. Monsieur Paul portait un costume gris, et son bras portait un coussinet de velours tout piqué d’épingles. Avec des gestes précis et rapides, Monsieur Paul me fit essayer toutes sortes de costumes. Le choix de ma mère se porta sur un modèle gris perle. Une belle chemise compléta l’achat, ainsi qu’un grand brassard blanc brodé, que je porterais le jour de ma communion…. On repartit. J’avais acheté mon premier costume… Je revis longtemps Monsieur Paul ; des années plus tard, j’allais toujours chez Latreille. Peu à peu, année après année, les moustaches blondes de Monsieur Paul étaient devenues grises. Et puis un jour, je ne le vis plus… Alors je ne revins plus, le charme était rompu… Monsieur Paul était devenu un souvenir, tout au fond de ma mémoire… Bien des années plus tard, passant par hasard dans le rue Saint-André des Arts, j’ai voulu revoir le magasin d’autrefois : Plus rien ! Le magasin avait fait comme Monsieur Paul : lui aussi avait disparu ! C’est curieux de voir que souvent les lieux vivent encore moins longtemps que nous, du moins les lieux qu’on a connus, ceux qu’on aimés ! Les autres, eux, demeurent, perdurent, traversent les siècles…. Insondable mystère !
     
     

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