Kazeo
Articles de la rubrique "RECITS ET NOUVELLES"
 Accès direct à :
 
LES BELLES ILLUSIONS

Vendredi 12 Septembre 2008 à 15:40

Publié par Robertcri dans RECITS ET NOUVELLES

Le soleil se couche de bonne heure en décembre, il est à l'image des hommes ; fatigué de sa journée, il se couche de bonne heure et s'endort à l'horizon froid des villes engourdies. Quand je sors du métro, au terminus de la Mairie d'Ivry, il est un peu plus de 18 heures et le ciel est déjà noir. Pas d'étoiles cependant, le ciel est  sombre, avec pourtant une vague lueur rosâtre au-dessus de la banlieue. La ville bruisse du crissement particulier que font les pneus sur la chaussée mouillée. Car non seulement il fait nuit, mais il pleut ce soir. La rue brille sous l'averse, et la chaussée pavée s'illumine des longues traînées or et rouges  que laissent les phares et les feux rouges des voitures. C'est comme une guirlande de Noël qui scintille sur la chaussée luisante, en mille reflets fugaces, renouvelés à l'infini au gré des flaques. Les gens frissonnent en sortant du métro. Après l'entassement et la touffeur du voyage souterrain, après la somnolence dans la promiscuité tiède et anonyme de la foule, voici la gifle du vent et le coup de fouet brutal de la pluie cinglante. Visages fermés, démarche aveugle et déterminée, les passants relèvent le col de leur manteau, ajustent le foulard et, dans le noir, en ombres silencieuses et compactes, s'en vont rejoindre leurs demeures, courbés sous l'averse glacée qui n'en finit pas... Moi, comme d'habitude,  j'ai oublié mon parapluie et l'averse redouble. Heureusement, je ne suis pas pressé, alors je m'abrite sous un auvent providentiel. Immobile et résigné, j'attends une accalmie avant de poursuivre mon chemin. C'est alors qu'une petite voix, féminine et douce,  tout près de moi, me fait presque sursauter : "Demandez Lutte Ouvrière !...Demandez  Lutte Ouvrière, le journal des travailleuses et des travailleurs pour plus de liberté !" L'annonce est assurée, mais la voix a encore des accents d'enfance, une intonation d'innocence... Je me retourne. Elles sont là. Dans la nuit, mêlées à la foule compacte des voyageurs pressés, je ne les avais pas vues tout d'abord, trop préoccupé par les trombes d'eau. Trois jeunes filles, des filles d'aujourd'hui, modernes et probablement étudiantes, elles ont à peine vingt ans. Et dans ce coin d'Ivry, sous l'averse glacée, dans cette banlieue où il fait gris même en plein soleil, voici que leurs grands yeux  maquillés forment comme des fenêtres inespérées, ouvertes sur un avenir lumineux de promesses et d'espoir... Tout à l'heure, en sortant du lycée ou de la fac, elles sont allées à la permanence du parti, elles ont pris un stock de journaux, et elles sont venues ici, toutes les trois, pour vendre la Parole libératrice à la sortie du métro... Mais il faut croire que les foules abruties aiment leur condition enchaînée, car nul ne daigne accorder la moindre attention à ces petites militantes, qui s'égosillent avec  un enthousiasme infatigable : "Demandez Lutte Ouvrière... Demandez Lutte Ouvrière, le journal des travailleuses et des travailleurs  pour plus de liberté !"... Elles sont jeunes et jolies, mais qu'importe ! Les gens ne voient elles que trois redoutables révolutionnaires ! Instinctivement, ils frémissent, leur regard se fait réprobateur, une vague crainte, viscérale, les saisit... Que craignent-ils donc ? Qu'ont-ils donc à perdre de si précieux, eux qui sortent en troupeau des entrailles du métro pour avancer dans la nuit de la ville ? Et pourtant, frileux, ils craignent "les rouges" ! Une vague peur les étreint : et si les rouges allaient les dépouiller ?...Et si on leur prenait leurs économies ? Si on leur volait leur salle à manger en faux orme ?... Sûr, ces dangereux révolutionnaires iraient sans doute jusqu'à leur arracher  ce qu'ils aiment, hélas, plus qu'eux-mêmes : les trois sous qu'ils ont amassés sur le livret de caisse d'épargne !.... Elles, riant et se racontant leurs petits secrets de filles, brandissent toujours leur journal. Elles portent des vêtements  tout mignons, très à la mode : des jeans de bonne coupe et, pour se prémunir du froid, des parkas griffées Kookaï, Naf-Naf et Chevignon, qui n'ont rien de prolétaire !... Sans doute, à midi, leur petit sac en peluche sur le dos, elles sont allées toutes les trois déjeuner ensemble, vite fait, au Macdo, et elles n'ont pas trouvé que c'était un symbole de l'ultralibéralisme mondial et d'un pancapitalisme qui paupérise les masses ! Non, elles ont trouvé que c'était bon, et elles ont adoré les petits pains à l'ail et les beignets d'oignon, croqués à belles dents en regardant les garçons qui passaient et qu'elles trouvaient mignons ! Et tout-à-l'heure, elles rentreront chez papa-maman, la soupe sera prête, et elles feront soudain une terrible grimace quand elles découvriront que maman, ce soir, a fait des artichauts ! Certains ne manqueraient pas de souligner leur incohérence, et de leur reprocher d'être des révolutionnaires de luxe, avec leurs fringues de marques et leur joli maquillage. Moi, j'y vois au contraire le signe le plus éclatant de leur sincérité. Car ces trois filles ne connaissent pas la misère, elles ne militent pas dans le but égoïste d'améliorer leur propre condition. Elles ne se battent pas parce qu'elles ont faim, mais seulement parce qu'elles ont en elles l'enthousiasme et la pureté de la jeunesse, elles se  battent pour un monde meilleur, un monde de justice, d'amour et de partage, elles luttent pour un monde merveilleux, un monde parfait, comme on le rêve quand on a leur âge et qu'on a encore un idéal ... "Demandez Lutte Ouvrière" !... Leur voix s'élève, cristalline et chaude dans la nuit glacée, comme un chant d'amour et d'espoir... Oh, comme je voudrais qu'elles aient raison, mes petites révolutionnaires ! Mais la pluie a cessé, il faut que je m'en aille. Pour elles aussi, quelque chose cessera un jour, plus tard... Elles auront grandi, un prince charmant leur sourira, qu'elles trouveront unique. Il ne sera même pas original, encore moins révolutionnaire,  mais il dira "Je t'aime", poliment et comme tout le monde. Alors, il leur viendra des envies de nid, des envies de toujours, des envies de bébés. Elles ne renieront pas la Révolution, non, c'est pire, elles l'oublieront... Elles iront avec maman choisir une jolie robe de mariée, toute blanche, et puis elles verseront une larme en écoutant l'Ave Maria de Gounod résonner sous les voûtes de l'église où elles entreront au bras de papa. Les jeunes révolutionnaires deviendront des mères de famille, leur mari lira Le Figaro ou Le Monde pendant qu'elles feuilletteront le catalogue de La Redoute... Pourquoi faut-il que nous perdions nos belles illusions ?... Un jour, au hasard d'une rue, elles croiseront une jeune étudiante brandissant un journal : "Demandez Lutte Ouvrière, le journal des travailleuses et des travailleurs, pour plus de liberté !"... Et elles passeront, indifférentes et pressées..

LES CHATS

Mercredi 24 Septembre 2008 à 07:06

Publié par Robertcri dans RECITS ET NOUVELLES

 

 

LES CHATS

à la mémoire de Georges Lasnier, soldat français (à droite, photo du haut) et de Victor Freydrich, soldat allemand-alsacien- ( photo milieu de page), ...mes deux grands-pères...

Cette nouvelle a reçu l'Apollon d'Or 2004 à Vaisons-la-Romaine

Il y a très longtemps, Grand-Père avait fait la guerre. Plus personne ne s'en souvient aujourd'hui, c'est si loin tout ça... Quand le clairon avait sonné, au matin du 11 novembre 1918, résonnant entre les troncs noirs et décharnés de la cote 118, Grand-Père avait souri, pour la première fois depuis longtemps ; et il avait rendu son fusil, tout simplement, puis il avait brossé la boue séchée de sa capote, relevé en les lissant les pointes de ses moustaches, et il était rentré chez lui, sans rien dire. Grand-Père parlait peu, il ne montrait ni ses joies ni ses peines : il avait trop de respect pour lui-même, trop de pudeur aussi vis-à-vis des autres, pour brailler ses états d'âme à la cantonade. Dans les villages, les cloches, après avoir salué le cessez-le-feu à toute volée, carillonnaient à nouveau, et la vie avait repris, partout, comme avant. Les épis poussaient, blonds et lourds, et le rouge des coquelicots avait remplacé celui du sang dans les champs et  sur les talus... C'est tout de même bizarre, la guerre ; il suffit d'un clairon dans la brume d'un matin, et tout s'arrête, la page est tournée, on range les fusils : fini le fracas des armes, finies la peur interminable et la souffrance, finie la mort dans la boue des tranchées... Hier on s'étripait mutuellement dans des corps-à-corps à la baïonnette, et voici qu'aujourd'hui on se sourit en se serrant la main, comme si de rien n'était ! Ah ! Si seulement les hommes avaient l'idée de sonner le clairon dès le début, pour que rien jamais ne commence, de l'horreur et du sang !... Grand-Père avait sans doute oublié ces moments terribles qu'il avait endurés, il n'en parlait jamais : ce n'est pas bien, de revenir vivant quand on a fait la guerre, c'est mal vu, alors que tant d'autres sont morts... Les années avaient passé et l'heure était venue pour lui de la retraite et du repos. Tous les après-midi désormais, le rite était immuable : dès la table débarrassée, Grand-Père s'asseyait sur sa chaise, près de la fenêtre de la salle à manger, et là, bien calé contre le dossier canné, il lisait, immobile et silencieux ; on n'entendait que le bruit furtif des pages qu'il tournait, pendant des heures. Parfois, il levait les yeux, quelques instants, pour jeter un coup d'oeil au jardin et suivre du regard un couple de moineaux s'ébrouant dans les feuilles sombres du lierre... Des bouffées de lilas mauve entraient par la fenêtre entrouverte... Puis il reprenait sa lecture, en attendant l'heure d'aller prendre un verre au bistrot avec les copains, vers le soir. L'ancien Poilu de la Grande Guerre vivait des jours paisibles...

Mais depuis quelque temps, il dormait mal : il lui semblait entendre des bruits étranges, quelque chose comme des gémissements ou des cris étouffés, souvent lointains et assourdis, mais parfois stridents et tout proches : des chats ! Oui, c'était ça, des chats qui se battaient en hurlant sous la lune, avec de déchirants cris de haine, qui étaient aussi des cris d'amour ou des cris de souffrance, souvent c'est pareil... Et ça recommença la nuit suivante, et puis encore les autres nuits, longtemps. Grand-Père ne supportait plus ces cris ; dans la nuit, ces hurlements avaient fait renaître en sa mémoire, fraîche comme une plaie qui ne cicatrise pas, des souvenirs affreux : les appels des blessés, autrefois, à la cote 118, dans le Bois Raguenet, quand les combats faisaient rage dans les Ardennes ; et surtout il croyait entendre, soudain ressurgis de l'oubli, les cris de "La Débine", le cuistot du régiment, qui avait eu les deux jambes arrachées, et aussi la moitié du visage emportée par un éclat d'obus. Grand-Père se rappela : l'artillerie s'était tue, les bombardements avaient cessé, les fusées éclairantes s'étaient éteintes, et dans la nuit étoilée, sous les arbres noirs déchiquetés, on n'entendait plus que ça, les gémissements terribles de La Débine, comme des miaulements rauques et lancinants. Grand-Père l'avait entendu crier, longtemps, et puis il avait rampé jusqu'à lui, et il lui avait donné le coup de grâce, une balle de plus dans la tête déjà fracassée de La Débine, quelque part dans les Ardennes, pour en finir avec cette insupportable  et interminable agonie, et pour ne plus entendre ces cris de souffrance, qui n'avaient plus rien d'humain. Et il était revenu dans sa tranchée, restant là longtemps, prostré. Le canon s'était tu, La Débine ne criait plus, mais Grand-Père l'avait encore entendu longtemps dans sa tête, ne pouvant effacer en lui l'horreur de ces cris... C'est pour ça que Grand-Père ne supportait plus les chats dans la nuit... Il fallait venir à bout de ces sales bêtes, il fallait qu'elles cessent de crier ! Un matin, quand il eut terminé comme d'habitude sa tranche de pâté de campagne, son gros morceau de pain et son café au lait, il se plongea dans les pages du catalogue Manufrance, compara, hésita, et finalement commanda un fusil : "Le Robust", calibre 9 mm, livré avec une boîte de 500 cartouches ; au moins il ne manquerait pas de munitions... Quelques semaines plus tard, lorsque les chats se firent entendre à nouveau au coeur de la nuit, Grand-Père se leva, chargea son fusil, ouvrit la fenêtre et scruta les ombres du jardin... Ils étaient là, se mesurant, se menaçant en feulant. Leurs yeux parfois lançaient des éclairs dorés dans le noir, comme  les balles traçantes qui accompagnaient la mort d'un trait de lumière, en sifflant au-dessus des tranchées... Grand-Père  épaula, visa, tira ; et après le claquement sec du fusil, le silence se fit. Dès lors ce fut un combat sans merci. Toutes les nuits, inlassablement, Grand-Père se levait et ouvrait la fenêtre : un par un, il abattait les chats, patiemment, nuit après nuit... Au bout de quelque temps, ils se firent plus rares ; et puis on ne les entendit plus. Grand-Père pouvait à nouveau dormir, dans la paix, dans le silence revenu ; il avait exterminé les chats, effaçant du même coup les terribles souvenirs...

Décembre était venu, amenant avec lui un hiver précoce et rude. La neige tombait, abondante et lourde, depuis plusieurs jours déjà, formant un tapis épais, tout blanc de silence, où le froif glacial de la nuit mettait des paillettes de givre. Mais voici qu'une nuit, à nouveau, ça recommença. Grand-Père se réveilla en sursaut, se dressant sur son lit : un cri l'avait éveillé, plus fort que d'habitude, plus proche aussi, ce n'était pas un chat, cette fois ; ça se prolongeait comme un râle, et Grand-père frissonna : c'était La Débine, il en était sûr ! Il y a des choses qu'on n'oublie pas, qu'on n'oublie jamais... Grand-Père se leva d'un bond et ouvrit la fenêtre. Un tourbillon glacé entra, comme un souffle de mort qui agita le rideau, blanc comme un linceul. Le jardin était désert, méconnaissable, comme agrandi sous la neige ; les flocons tombaient en silence et dansaient sous la clarté pâle et jaune d'un réverbère. Grand-Père fouilla du regard les ombres rares de la nuit claire, cherchant d'où était venu ce cri, pire que les autres, qui venait lui rappeler l'horreur d'autrefois... Mais il ne vit rien. Soudain, dans le silence, s'éleva un nouveau gémissement, lugubre,  qui n'en finissait pas... Les arbres étaient décharnés, cette nuit, comme autrefois dans le Bois Raguenet, à la cote 118... " Ho ! ... C'est toi, La Débine?" cria Grand-Père... Personne ne répondit, mais un nouveau cri jaillit, sinistre, imprégant la nuit d'une indicible peur qui hérissait la peau... " Ah, nom de Dieu ! Ah nom de Dieu, murmura Grand-Père, faut que j'y aille voir !.. C'est-y que je l'aurais loupé ? J'peux pas l'laisser gueuler comme ça, nom de Dieu...J'peux pas l'laisser gueuler comme ça !".... Alors Grand-Père prit son fusil et sortit. Il erra longtemps dans le jardin, appelant, fouillant les recoins, s'enfonçant dans la neige épaisse qui crissait sous ses pas. Mais il eu beau appeler, il ne trouva pas La Débine et ne vit aucun chat... La neige s'était remise à tomber, doucement, et on n'entendait plus rien, juste le vent d'hiver qui sifflait un peu, en courtes rafales, dans les plus hautes branches des chênes. Alors, transi, il finit par rentrer, rangea le fusil, et se coucha enfin, tremblant de froid, épuisé... Une semaine plus tard, on enterrait Grand-Père. Une pneumonie l'avait emporté, brutale. Il avait pris froid, au jardin, cette nuit-là... Le docteur n'avait rien pu faire. Les voisines papotaient au cimetière : " Vous vous rendez compte ?... Paraît qu'il se levait toutes les nuits, pour faire le tour du jardin, en chemise de nuit sous la neige ! Tout ça pour tuer des chats ! Non mais j'vous jure, si c'est pas malheureux de voir ça !"...  Elles balencèrent gravement la tête, eurent un haussement d'épaules résigné, puis s'éloignèrent sans tristesse, avec seulement au coeur le sentiment du devoir accompli... Elles ne savaient pas, ces braves commères, qu'il y a des guerres qui ne s'arrêtent pas au son du clairon, et que certains combats ne finissent qu'avec la vie. Ce jour-là, dans le silence bleuté d'un nouveau matin, pourtant semblable à tous les autres, un soleil neuf s'était posé, blond et froid, sur les ifs du cimetière, et la guerre, enfin, était finie : cinquante ans après la sonnerie du clairon, Grand-Père avait enfin trouvé la paix.

 

LES PORTEMANTEAUX

Samedi 27 Septembre 2008 à 20:37

Publié par Robertcri dans RECITS ET NOUVELLES

Je suis célibataire, je m'appelle Solenn et j'ai eu trente ans le mois dernier, fin avril. Ma mère est assise en face de moi. Elle souffle sur sa tasse de café ; elle le trouve toujours trop chaud, mon café, ou trop fort, ou trop fade ; jamais le moindre compliment... Elle est venue me rendre visite et elle recommence, une fois de plus, à me faire des réflexions acidulées, parce que je ne suis pas encore mariée. C'est sa hantise. Elle s'inquiète, comme toutes les mères. Et comme toutes les mères, elle se fait du souci pour des futilités et passe à côté des choses essentielles. Mon avenir...mon avenir... Elle n'a que ce mot-là à la bouche, ma mère... mon avenir et mon mariage ! Comme si le mariage était une perspective d'avenir ! Comme si c'était une chose importante ! J'habite seule dans une grande maison, qui pourtant est trop petite. Tellement trop petite que je ne pourrais, de toute façon, y loger un mari. En fait, ce n'est pas l'espace qui manque chez moi, c'est la place ; il y a trois belles chambres et un grand séjour. Mais partout, c'est encombré d'immenses placards, et ils sont tous pleins du fruit insolite de mes recherches, que j'entrepose là, partout, presque en cachette, depuis des années ; c'est mon secret : je collectionne les portemanteaux, ils prennent toute la place...

Si les gens savaient, ils me traiteraient de folle sûrement, et ils auraient raison. Même les Académiciens m'en voudraient, car il leur faudrait trouver un nom qui n'existe pas encore pour désigner ma manie :"Portophilie" ?..."Manteauphilie"?...... Ma mère ne dit rien ; elle ne me parle jamais de ma collection. Ma mère sait... Moi aussi je sais ; il y a entre nous un lourd secret, qui n'en est pas un pourtant, puisque nous le connaissons toutes les deux, depuis bien longtemps...

Je devais avoir huit ans. Je vivais dans une famille banale, quelconque : une famille unie. Mes parents s'aimaient, ou plutôt ils s'aimaient bien, un peu comme tous le monde ; et ils se disputaient aussi un peu, des fois, comme tout le monde aussi. En fin de semaine, souvent, le vendredi ou le samedi, des gens venaient dîner à la maison : mon tonton Grégory, ou bien des amis de mes parents, ou des voisins. D'autres fois, c'est nous qui allions chez eux passer la soirée... J'avais horreur de ça, qu'on vienne à la maison, ou qu'on aille chez les gens. Je n'ai jamais aimé les visites et les invitations. J'ai toujours préféré être seule, je n'aimais pas cette agitation ; c'était chaque fois un remue-ménage qui me dérangeait. Mes parents étaient énervés, il y avait de l'orage dans l'air, et alors c'est toujours moi qui prenais ; des fois même je recevais une gifle sans savoir pourquoi. Et puis ça voulait dire aussi un repas qui n'en finissait pas, avec toujours quelqu'un qui s'étonnait de mon silence et s'évertuait à vouloir que je dise quelque chose... Et moi je n'avais jamais rien d'intéressant à dire. Je m'ennuyais affreusement toute la soirée, dans le tumulte assommant de ces discussions idiotes  des grandes personnes, dans le brouhaha de leurs rires bêtes et vulgaires... Un soir, des voisins sont venus dîner. Ils ont offert à ma mère un bouquet de fleurs, des pas belles, on voyait qu'ils avaient pas voulu mettre cher. Les tiges pendaient déjà, presque fanées. Pour moi aussi ils avaient acheté une bricole, et ils avaient même pas fait de paquet-cadeau.

Ce n'était pas grand-chose : deux portemanteaux recouverts de satin : un rose pâle et un bleu ciel, que l'on apercevait à travers leur étui transparent en plastique. C'est peut-être bête, mais j'ai été enchantée de ce cadeau ; je me suis dit que je pourrais ranger toute seule mes affaires dans l'armoire de ma chambre. Jamais je n'avais vu des portemanteaux aussi beaux ! Et je me voyais déjà accrocher dessus ma belle robe rose de princesse, celle que mon tonton Grégory m'avait offerte pour mon anniversaire ! Ce soir-là, j'ai été toute mignonne pendant le repas, j'ai répondu bien gentiment à toutes les questions qu'on me posait, et ma mère me regardait en souriant, étonnée et ravie. J'avais posé mon cadeau par terre, juste au pied de ma chaise, et je l'ai gardé comme ça, près de moi, toute la soirée. Quand les invités furent partis, j'ai repris mon paquet, et j'ai voulu l'ouvrir, en enlevant l'emballage transparent. Mais ma mère m'a pris vivement le paquet des mains en me disant : "Non, ne les défais pas maintenant, ce n'est pas la peine !" Moi, je n'ai pas bien compris pourquoi ma mère m'avait pris mes portemanteaux, et je me suis dit que c'est parce qu'il était tard et qu'elle voulait elle-même les ranger... On verrait demain. Alors je suis allée me coucher sans rechigner, tant pis pour mon beau cadeau... Le lendemain, ma mère n'en a plus du tout parlé... moi, j'attendais... Finalement, vers le soir, je lui ai tout de même demandé où étaient mes portemanteaux, mais elle m'a répondu : " C'est vraiment pas le moment, écoute, Solenn, on verra plus tard. D'ailleurs va te préparer, et dépêche toi au lieu de lambiner, on va finir par être en retard si ça continue ! Tu sais bien qu'on va chez les Durand ce soir ! Ca fait dix fois que je te le dis, on se demande où tu as la tête !"... J'étais contrariée ; j'ai mis à contre-ceur la jupe moche que ma mère m'avait péparée, avec les chaussettes blanches ridicules et mes horribles chaussures noires vernies, qu'elle avait choisies et que je détestais. Je bougonnais dans mon coin, mais pas trop ; car au fond j'étais quand même contente d'aller chez les Durand ; ils avaient une fille, Mandy, qui avait le même âge que moi, et on s'amusait bien, toutes les deux ; avec elle, au moins je ne m'ennuierais pas ce soir. En arrivant là-bas, ça a recommencé tout pareil que chez nous la veille. On a fait la bise à tout le monde. Maman a offert un pot de fleurs à madame Durand, qui a immédiatement poussé toutes sortes de petits cris aigus, on aurait dit des glapissements : " Mais fallait pas !...fallait pas voyons, je suis confuse... oh, vraiment vous avez fait des folies, je ne sais pas comment vous remercier, fallait pas, vous savez !..." Elle disait ça chaque fois qu'on allait chez elle et à chaque fois ça m'agaçait, ces simagrées hypocrites des adultes, qui font plein de chichis en s'extasiant sur un bouquet fané ou sur une plante moche... 

Et puis maman a fait une grosse bise à Mandy, en lui remettant un beau paquet entouré d'un papier brillant avec pein de reflets de toutes les couleurs. J'étais contente pour ma copine. Mandy a dit merci, et s'est mise à déchirer le papier n'importe comment, tellement elle était impatiente. Je me suis approchée pour voir ce que c'était et j'ai découvert, surprise, qu'elle avait eu les mêmes portemanteaux que moi ! J'ai regardé ma mère, mais elle a détourné brusquement les yeux ; alors j'ai compris et j'en ai eu le souffle coupé : c'était mes beaux portemanteaux à moi, les miens, le rose pâle et le bleu ciel ! Ma mère me les avait pris pour les offrir à quelqu'un d'autre ! Elle avait osé ! Mais comment avait-elle pu faire une chose pareille ? Ca a été plus fort que moi, j'ai eu tant de peine que je me suis mise à pleurer, et tout le monde se demandait ce qui m'arrivait. " C'est quoi encore, cette comédie, Solenn?"  a grondé papa. Il ne savait pas, lui... Pour moi, la terre s'arrêtait de tourner, mais je n'ai rien dit devant tout le monde. J'ai même séché mes larmes, pour ne pas faire de la peine à Mandy. Jamais encore je n'avais éprouvé un tel chagrin que ce soir-là... Dans la voiture, sur le chemin du retour, j'ai voulu dire à ma mère que ce n'était pas juste, qu'elle n'avait pas le droit de me reprendre mon cadeau. Mais elle m'a rétorqué  que de toute façon je n'avais pas besoin de portemanteaux, et que j'en avais déjà suffisamment dans mon armoire... J'ai essayé de lui dire que ce n'était pas pareil : que ceux-là ils étaient bleu et rose, et que c'était mon cadeau, et que je voulais y mettre ma robe rose de princesse, mais ma mère m'a simplement lancé : " Ca suffit maintenant, Solenn, tais-toi ! Tu ne vas pas en faire toute une histoire, tout de même ! Tout ça pour deux portemanteaux de pacotille ! Et puis ça tombait très bien je n'avais rien à offrir à Mandy!"... Non, ça tombait très mal ! Pour ma mère, c'était une broutille, une de ces petites lâchetés ordinaires du quotidien, mais pour moi, à huit ans, c'était une terrible révélation, celle de la trahison, du mensonge et de la lâcheté des grandes personnes...

Et maintenant, ma mère est là, devant moi, assise sur le bord du canapé ; elle a lentement reposé la tasse vide devant elle, avec une petite grimace pour bien me faire comprendre que ce n'était pas bon, mais qu'elle s'est sacrifiée, comme toujours, pour me faire plaisir... Elle me regarde, visiblement contrariée, et s'inquiète de mon air, qu'elle trouve songeur :

- Tu rêvasses encore, comme toujours ! Tu penses au Prince Charmant sans doute !... Il ne viendra pas tout seul, ma fille, il faut te bouger un peu, c'est important !

Je rétorque que ce n'est pas important pour moi, et que je m'en fiche complètement, d'un mari ! Et aussi que j'en ai vraiment marre de l'entendre radoter à ce sujet ! Ma mère, excédée, lève les bras au ciel en soupirant, elle se demande ce qu'elle a bien pu faire au Bon Dieu pour avoir une fille pareille, elle ne comprend pas. Moi, ça ne m'étonne pas, elle n'a jamais rien compris. Elle se lève, et prend congé sèchement ; je ne la retiens pas ; elle part en claquant la porte... Bon débarras !

Me voici à nouveau seule, et je sais que c'est toujours comme ça, l'existence ; tout ce qu'elle nous donne, il faut le rendre, et même le cadeau de la vie, un jour on nous le reprend pour le donner à d'autres. La vie n'est rien qu'une succession de portemanteaux qui finissent un jour dans les placards de la mort et de l'oubli... Je vais pouvoir me remettre à ma collection ; au fond, pour moi rien n'a changé aujourd'hui, c'est comme quand j'étais une petite fille : j'en ai plein les armoires, des portemanteaux. pourtant, j'ai beau les accumuler dans ma collection, il y en a toujours deux que je cherche en vain : un rose pâle et un bleu ciel, les couleurs satinées de ce joli rêve d'enfant que l'on m'a volé et que je ne retrouverai jamais.

LA LETTRE

Jeudi 25 Septembre 2008 à 22:24

Publié par Robertcri dans RECITS ET NOUVELLES

Ma copine et moi, il nous est arrivé une drôle d'aventure... Et pourtant c'est une histoire si ordinaire et si quotidienne que j'ai d'abord hésité à vous la raconter, tant elle est banale ; d'ailleurs je suis sûre qu'il s'agit de quelque chose qui vous est arrivé souvent, sauf que vous n'y avez jamais prêté attention... Si je me suis décidé finalement à rompre la loi du silence que je m'étais d'abord imposée, si  j'ai décidé de parler et de vous ouvrir mon coeur, c'est parce que cette aventure s'est terminée de manière tragique, et que ma copine n'a pas survécu à ce qui lui est arrivé : ce fut un déchirement... Dans cette histoire, nous avons toujours été ensemble, unies tout au long des événements qui se sont déroulés, et surtout j'étais là au moment terrible de sa disparition. Témoin de chacun de ces instants qu'il nous a fallu affronter ensemble, j'ai aussi été témoin de sa fin déchirante, qui a laissé au fond de moi une immense tristesse, comme une marque indélébile qui ne s'effacera jamais. C'est donc pour rendre hommage à sa mémoire que je vais vous raconter maintenant ce qui est arrivé... C'était un jour d'été, au début de juillet, à Biarritz, dans une ambiance très contrastée, mêlant la torpeur et le farniente de l'été avec l'agitation d'une station balnéaire à la période des vacances. Le ciel était d'un bleu profond il faisait très beau... Quand il nous a proposé, avec un sourire enjôleur, de venir avec lui sur la Grande Plage, on a tout de suite dit oui... Toutes les deux, presque toujours à l'ombre, on a eu envie soudain d'un peu de ciel bleu, d'un peu de soleil sur le sable de la plage, et on l'a suivi en toute confiance... La mer était basse, et lui, il en a profité pour poser sa serviette juste au pied du Rocher des Enfants, parce que ce rocher est inaccessible à marée haute, lorsque les hautes vagues l'entourent en bouillonnant. Il est resté un long moment sur le sable, allongé, immobile sur la serviette pour parfaire son bronzage ; il ne s'occupait pas de nous ; les yeux fermés, il dormait. Mais nous deux, on était près de lui, on était contentes... Puis il s'est levé soudain, sans faire plus attention  à nous, il s'est étiré, puis il a couru vers les flots et il s'est jeté joyeusement dans les rouleaux d'écume... C'est à son retour que tout a commencé. Il avait repris sa place sur la serviette de bain. Le soleil, haut en ce milieu d'après-midi, l'avait rapidement séché. Soudain, il s'est tourné brusquement vers nous, avec détermination. Il faut dire que, ma copine et moi, nous étions alors vierges toutes les deux... Je ne sais pas si ça se voyait, mais on avait l'air de lui convenir... C'est vers moi qu'il s'est avancé tout d'abord, sans un mot. Il m'a soulevée, me tenant un moment entre ses mains bronzées, avant de me poser sur ses genoux. Je le voyais penché au-dessus de moi, je ne pouvais rien dire, je ne pouvais pas bouger, il me tenait d'une main ferme, craignant sans doute que je m'envole ; il est vrai que je n'étais pas épaisse... Alentour, personne ne faisait attention à nous. J'entendais le grondement incessant des vagues, les enfants couraient sur le sable, bâtissant d'éphémères châteaux que la marée détruirait bientôt, comme le temps détruit nos vies fragiles... Et lui, toujours penché sur moi, m'effleura longuement de ses doigts délicats... Je sentais son souffle chaud sur moi, tout près... C'était curieux, mais, en même temps qu'il me caressait ainsi, de son autre main il écrivait rapidement, des mots qu'il traçait  à l'encre violette. Je voyais ses doigts aller et venir tout contre moi... Parfois, malgré moi, je frissonnais et me soulevais légèrement... Etait-ce l'effet de ses caresses ? Etait-ce seulement l'effet de la brise marine ? Je ne saurais le dire... Au bout d'un moment, il me retourna soudain, et ses caresses reprirent, sur mon dos maintenant, toujours aussi douces, tandis qu'il continuait à écrire... Puis ses frôlements cessèrent peu à peu. Il n'avait pas prononcé un seul mot... Enfin, je ne sais pas pourquoi, il grava son prénom "Bob" sur le bas de mon dos... Ma copine, pendant tout ce temps, était restée immobile. Elle avait vu  tout ce qu'il m'avait fait, mais elle n'avait rien dit. Le spectacle de ces caresses l'avait-il troublée ? Le fait est que, lorsque l'homme tourna son regard vers elle, elle était comme offerte, déjà entrouverte un peu... Alors il l'empoigna sans ménagements, et ne s'embarrassa pas de longs effleurements comme pour moi... Elle, il l'attira à lui, tout près de sa bouche, et il la lécha à petits coups de langue rapides et précis. Cela ne dura que quelques secondes, mais ce furent des instants si affolants qu'il m'a bien semblé que ma copine, juste après, est devenue littéralement timbrée ! Tout cela avait été si inattendu pour nous, si brutal aussi !...Du coup, ma copine et moi, on perdit connaissance, et tout s'effaça autour de nous...  Quand nous nous réveillâmes toutes les deux, au bout d'un temps incertain, nous étions dans un endroit inconnu, une grande salle loin sans doute de la plage. L'homme n'était plus là. Ma copine et moi étions ligotées l'une à l'autre, sans possibilité de nous séparer. Un grillage nous séparait d'une longue allée carrelée où des hommes poussaient des chariots. Nous n'étions pas les seules ici, bien d'autres compagnes inconnues étaient là également, serrées les unes contre les autres. Toutes nous attendions, sans savoir quoi au juste... Les hommes allaient et venaient avec des gestes précis et réguliers, comme dans un ballet soigneusement réglé. L'un d'eux s'approcha et s'empara de nous. Est-ce que tout allait recommencer, comme tout à l'heure sur la plage ?... Ces caresses ?..Ces frôlements ?...Non, il nous avait à peine saisies, et déjà il nous avait redéposées dans un coin de la pièce, dans une sorte de niche exiguë. Nous n'y restâmes pas longtemps, car des hommes, encore, s'emparèrent de nous et nous placèrent dans une voiture jaune qui démarra aussitôt en trombe, pour une destination inconnue. Le trajet ne dura que quelques minutes, puis la voiture stoppa dans un endroit qui résonnait bruyamment : il y avait des hauts-parleurs, des enseignes lumineuses multicolores, des gens qui couraient en tous sens en portant de grands sacs  ou traînant des valises à roulettes. Sur le quai, le long ruban gris-argent d'un TGV ronronnait, en attendant l'heure du départ : nous étions dans une gare... Après tout ce qui nous était arrivé, nous étions sans forces. Rivées l'une à l'autre, trop lasses pour tenter quoi que ce soit, nous nous laissions porter, entraînées vers un destin mystérieux qui semblait inéluctable... On se retrouva toutes les deux, avec beaucoup d'autres,  dans un wagon qui avait été spécialement aménagé pour nous recevoir. Puis le train démarra, dans un silence ouaté. Peu à peu, les légères secousses du transport nous bercèrent, et dans ce doux tangage, dans cet imperceptible roulis, on s'endormit enfin, brisées par toutes ces émotions... Notre sommeil dura si longtemps  et fut si profond, que le reste du voyage nous échappa totalement. Le train fonçait dans la nuit et nous emportait vers un avenir mystérieux. Simplement, quand j'ouvris enfin les yeux, je m'aperçus que j'étais dans une chambre, et que ma copine était toujours tout contre moi... Elle s'éveilla à son tour. On nous avait déposées  toutes les deux là, sur un lit recouvert d'une jolie couette fleurie au parfum de mimosa. Dans un coin, sur un portant, s'alignaient des jupes, des robes, des pulls, des chemisiers... Partout aussi des peluches... Cette chambre était celle d'une jeune fille sans doute... La journée passa, silencieuse et monotone, nous n'osions pas bouger... Le soir venu, on entendit d'abord un pas léger, puis la porte s'ouvrit... Elle entra... Comme elle était belle !... Sa silhouette, si jeune, donnait enfin vie à ces lieux. Dans l'éclat de ses yeux, il y avait à la fois des reflets verts, et d'autres plus brillants, comme des paillettes d'or. Ses lèvres étaient soulignées d'un trait de pinceau... Je me dis qu'avec elle au moins nous n'avions pus rien à craindre... Pourtant mon coeur se mit  à battre un peu plus vite... Elle nous avait vues, toutes les deux, sur son lit. Ses yeux s'agrandirent imperceptiblement, ils se mirent à briller d'un éclat nouveau, et ses longs cils battirent un peu... Elle avait ouvert un petit tiroir, dans lequel ses doigts effilés aux ongles nacrés fouillèrent avec élégance. Mais quand elle se retourna, mon coeur fit un bond : entre ses doigts si fins, je venais de voir briller une longue et fine lame d'acier, menaçante, qu'elle dirigea droit vers nous... Pétrifiée par la terreur, j'avais fermé les yeux... J'entendis un déchirement brutal, la lame venait de s'enfoncer. Un coup, un seul, mais porté avec une détermination impitoyable, sans l'ombre d'une hésitation ; je n'avais rien senti et je rouvris les yeux : le coup avait frappé ma copine, elle avait été ouverte... Elle ne poussa pas un cri ; pour elle tout était fini. Mon coeur se glaça, mon tour allait venir, et je fermai les yeux... Mais au lieu du coup redouté, ce fut seulement sur moi le doux effleurement d'une main féminine et légère... Je n'oublierai jamais cet instant. J'e rouvris lentement les yeux, et je vis alors qu'elle me regardait, me parcourant des yeux avec une grande attention, avec aussi beaucoup de tendresse... Puis, comme l'homme l'avait fait avec moi sur la plage, elle me retourna. Et quand elle vit, au bas de mon dos, ce mot 'Bob" qu'il avait tracé à l'encre violette, elle se pencha doucement et, en souriant, elle y déposa un petit baiser furtif ... Elle avait fait disparaître ma copine, et moi, elle me choyait : qui pourra jamais comprendre les choses en ce monde ? Pourtant,  au terme de cette aventure, il est bon tout de même que je vous dise toute la vérité : ma copine, que l'on jeta après l'avoir ouverte,... c'était une enveloppe, et moi... je suis une lettre... Après m'avoir lue, ma belle lectrice me plia en quatre et me rangea dans une commode, au fond d'un tiroir, à côté d'un coupe-papier.... Ca fait dix ans que j'y suis, dans le noir, et le temps semble bien long, quand on est une lettre oubliée : c'est pour ça , tout simplement, que je suis venue vous raconter mon histoire : je m'ennuyais !...

TCHE DE CANTON

Jeudi 25 Septembre 2008 à 22:32

Publié par Robertcri dans RECITS ET NOUVELLES

C'était une nuit de janvier. Il faisait froid. Un vent sournois sifflait au-dehors, s'insinuant sous les joints craquelés des vitres sales. Blotti à flanc de colline, au milieu d'une forêt de sapins, le village de Domgermain dormait paisiblement sous la neige poudreuse. Dans le poste de garde, je faisais de mon mieux pour alimenter le vieux poêle  en fonte. Pour faciliter le tirage, j'avais laissé grande ouverte la porte du foyer, et la braise flamboyante éclairait d'une lumière rouge sombre le petit local vitré où je me trouvais. Sapeur-mineur au 34ème Régiment du Génie, je montais la garde, surveillant la barrière métallique qui interdisait l'entrée du camp. J'avais soigneusement boutonné ma capote de drap ; le béret enfoncé jusqu'aux oreilles, j'avais protégé mes doigts des morsures du froid par d'épais gants de laine... Sur la gauche, dans la nuit claire, s'alignaient les baraquements noirs du camp, où mes camarades dormaient. La nuit était silencieuse, cristalline et blafarde sous le clair de lune ; soldat consciencieux, je veillais sur le sommeil de mes compagnons, scrutant les zones d'ombre du village tout proche, comme pour y guetter un ennemi improbable, contemplant aussi, de temps à autre, le ciel transparent parsemé d'étoiles... Le temps passait, monotone ; je sentis la fatigue me gagner, les yeux me piquaient un peu. J'approchai ma montre du poêle, et dans le rougeoiement des braises, je vis qu'il était presque deux heures du matin... J'aperçus alors au loin, l'ombre de mon camarade ; sa silhouette familière glissait rapidement entre les tôles des baraquements.  Mon copain Claude arrivait, c'était l'heure de la relève. Pas trop tôt ! En quelques instants il me rejoignit au poste de garde. Il me salua d'un traditionnel et retentissant : "La quille, bordel !", auquel je répondis de même. Il referma vivement la porte derrière lui, puis il secoua la neige de ses semelles. Mon tour de garde était terminé, mais je ne partis pas tout de suite. Je fis chauffer de l'eau dans mon quart en aluminium, pour préparer un peu de café. Claude était vraiment un bon copain. Chaque fois qu'on se rencontrait, on partageait le récit de nos souvenirs ; à tour de rôle, nous échangions ainsi toutes sortes d'histoires, revisitant nos passés respectifs et puisant dans nos mémoires un peu de chaleur pour adoucir les mornes journées du service militaire. Aujourd'hui, c'était mon tour de raconter... Je regardai un instant la voûte infinie de l'univers, et il me revint alors en mémoire une histoire ancienne, celle de mon amitié pour un petit Chinois, dont aujourd'hui encore je ne connais que le prénom : Tché. Et tandis que le café fumait maintenant dans nos quarts brûlants, je racontai à Claude l'histoire que voici, celle de mon ami Tché, de Canton...

Cétait il y a bien longtemps, l'année de mes six ans. Octobre était venu, et le jardin brillait encore des derniers feux de la saison ; les dahlias veloutés illuminaient les matins d'automne brillants de rosée. Les asters bleus formaient un parterre mélancolique, en accord avec le ciel vaporeux. Le long du cimetière, le vent dispersait les feuilles dorées et craquantes des marronniers d'Inde. Ce fut cette année-là que, pour la première fois, j'entrai à l'école. Ce fut pour moi une merveilleuse découverte. Lettre par lettre, syllabe par syllabe, mot par mot, j'appris à lire... Les jours passèrent... Le lierre qui bordait le jardin était devenu d'un vert plus sombre, et il frissonnait certains jours, comme pour secouer la neige étincelante qui ornait sa cime poudreuse, dans le silence blanc de l'hiver... Mais c'est seulement un peu plus tard, au printemps suivant, que je fis sa connaissance. Lui, Tché, venait de très loin, de Canton, une grande ville grouillante et inconnue, quelque part au sud de la Chine, à l'embouchure du fleuve Xijiang... La Chine... un pays dont je ne savais rien ; mais un pays où devaient pousser, j'en étais sûr, des fleurs éblouissantes, un pays magique d'où venaient aussi les senteurs délicates du thé et du jasmin... Tché de Canton avait tout juste treize ans, et un jour  il avait quitté l'immense cité de Canton, où il habitait avec ses parents et ses frères et soeurs. A vrai dire, je n'ai cependant jamais su, au juste, pourquoi Tché avait un jour tout laissé derrière lui ; il ne me l'avait pas dit, et je ne lui avais jamais posé la question : il faut savoir respecter, toujours, le silence d'un ami. Les parents de Tché avaient cinq enfants, trois garçons et deux filles, et toute la famille vivait dans une petite jonque de bois recouverte de bambous, amarrée au bord du fleuve. Un de ses frères, le plus grand, était parti à Macao. Un autre avait voulu se lancer dans les affaires, à Hong-Kong, mais il n'avait plus jamais donné de ses nouvelles... Tché, lui, avait décidé de partir, loin ; pour accomplir son périple, il utilisa un vieux et lourd vélo au guidon terni et au cadre piqué de rouille, mais qui représentait pour lui le seul moyen de réaliser son rêve : aller au bout du monde... Sa résolution prise, Tché partit... Il pédala, il pédala longtemps, pendant des jours, pendant des semaines, pendant des mois qui lui parurent souvent interminables. Il traversa d'abord la Chine, puis ce furent la Birmanie, le Népal, l'Inde, bien d'autres territoires encore... Il traversa ainsi un grand nombre de pays, parcourant des contrées désertiques, pénétrant des régions inconnues, franchissant des terres hostiles et des montagnes inhospitalières, avançant dans des plaines immenses et désolées. Infatigable, il roulait avac patience, ténacité et courage, bravant toutes les intempéries... Jamais il ne songea à abandonner ; il chemina encore à travers des forêts épaisses, s'enfonça dans des déserts erratiques et même si, parfois, à cause de la faim, de la peur, de la douleur ou du danger, il lui arriva de douter, jamais il ne renonça.  Il pédala encore, droit devant lui, jusqu'au jour où ses efforts furent enfin récompensés : Tché de Canton était arrivé en France. Il ne pouvait pas aller plus loin, l'Atlantique formait un barrage infranchissable pour un cycliste. Et puis il était fourbu, il venait de si loin !... Je ne saurais dire comment Tché trouva le chemin de mon école, mais le fait est qu'il y arriva, un matin d'avril, et que je fis alors sa connaissance... D'emblée, je ressentis une profonde sympathie pour Tché de Canton.  Ce fut immédiat . J'avais en mon coeur la certitude de l'avoir toujours attendu, et celle aussi de l'avoir enfin trouvé... Il était beaucoup plus grand que moi, et, tandis qu'à la maison j'étais l'aîné, voici que je connus la joie d'avoir un ami qui était en même temps pour moi comme un grand frère sur qui je pouvais compter. Il était pourtant bien différent de moi, avec sa peau jaune, encore assombrie par le hâle d'un si long voyage, avec aussi ses yeux sombres étrangement bridés et ses cheveuxnoirs et lisses. Ces différences auraient pu nous éloigner ; elles nous rapprochèrent, et Tché devant mon ami. Il avait tant voyagé, lui ! Je le voyais chaque jour à l'école, et nous passions ensemble de longs moments qui me semblaient toujours trop courts, et qu'il me tardait de retrouver chaque jour. Chaque fois je l'écoutais, bouche bée d'admiration. Bien sûr, il n'était pas allé en classe pendant sa longue épopée, mais il avait accumulé, pendant les mois de son périple, des connaissances riches et précieuses, tout ce savoir que l'on acquiert au contact des autres. La vraie vie, on ne la trouve pas dans les pages des livres, on la rencontre au hasard des chemins du monde... Tché de Canton était, lui aussi, sensible à mon amitié ; et chaque jour désormais il me racontait en détail une de ses innombrables aventures. Les semaines passaient vite, et peu à peu j'avais fini par connaître toutes les péripéties de ce voyage aux longs jours de mon ami Tché. Il avait surmonté bien des dangers, et il était là désormais, sans tristesse pour le passé, sans orgueil pour le présent, sans nostalgie non plus pour son pays lointain... Il était heureux, heureux d'être là, dans la même école que moi, heureux de mer aconter son incroyable voyage. Chaque jour maintenant, Tché me faisait de nouvelles confidences, toujours emplies d'exotisme, d'imprévu, de mystère. Et moi, à six ans, je vivais là une chaude amitié qui, sans doute, durerait toujours... Bien sûr, le soir après l'école, il me fallait rentrer à la maison, et Tché rentrait de son côté ; je ne le voyais plus. Mais mon amitié pour lui était si forte qu'il me semblait que j'étais toujours auprès de lui, et qu'il était toujours auprès de moi par la pensée. En regardant les tulipes du jardins j'essayais d'imaginer  les rizières dont il me parlait souvent, et où il allait, des journées entières les pieds dans l'eau, courbé pendant des heures sur la terre inondée, pour repiquer le riz... Et quand la nuit était venue, mon lit n'était plus ce triste sommier métallique engoncé dans une chambre pauvre et exiguë, c'était une grande jonque aux courtes voiles, flottant avac une majestueuse nonchalance, et je m'endormais, bercé par ls eaux jaunes et troubles du fleuve Xijiang, emporté dans des rêves d'une ineffable beauté et qui, je le savais, dureraient toute ma vie... Pourtant, Tché de Canton disparut un jour de ma vie, à jamais... Cela se produisit brutalement et simplement, comme se produisent souvent les ruptures et les disparitions qui jalonnent l'existence. Un matin, la maîtresse, à la fin d'une leçon, me demanda de lire le dernier paragraphe de mon livre ; or, quand j'eus tourné la page, je vis, en plein milieu de la page suivante, ce mot terrible : FIN. .. Oui, l'histoire était finie... Mon ami Tché de Canton était seulement le héros de mon premier livre de lecture. Ses exploits, que j'avais suivis le coeur battant,  n'étaient que de papier, sa vie n'était qu'une illusion romanesque, ce n'était qu'une histoire inventée, pour apprendre à lire au petit garçon que j'étais... Les livres sont parfois cruels, ce sont des marchands de rêves, qui nous donnent un ami pour le reprendre à la fin... C'est le coeur bien lourd que, ce jour-là, je rentrai à la maison. J'eus un gros chagrin, comme seuls en ont les enfants, mais je n'en voulus pas à Tché de Canton ; il m'avait appris à lire tout en me faisant rêver ; c'est lui, ami imaginaire mais si présent, qui m'a donné le goût des livres, à jamais...

Je m'étais tu. Dans le silence retrouvé du poste de garde, le poêle rougeoyait encore et, dehors, la neige s'était remise à tomber, épaisse, en flocons silencieux. La voix de Claude me fit sursauter :  "Tu veux un coup de gnôle ?.".. Il me tendit son bidon, toujours rempli d'un rhum agricole, ambré et parfumé, que lui envoyait sa fiancée, une Martiniquaise... Un moment, malgré moi, j'essayai, à travers la gorgée de rhum, d'imaginer cette fille des îles, son corps de liane, sa peau vanillée... Assoiffé par cette évocation, je bus encore un long trait de rhum qui me brûla la gorge et me réchauffa le coeur. Je remontai le col de ma capote, et sortis du poste pour regagner ma chambre. En guise de salut mutuel, la voix de Claude et la mienne lancèrent ensemble la même formule rituelle : "La quille, bordel!"... Les collines sombres de Domgermain nous répondirent en un écho joyeux et complice : "La quille, bordel !"...

 
Mes flux RSS
Ami(e)s sur KaZeo (19)
Newsletter
Mes statistiques
  • 1 connecté(s)
    23 commentaires
    Total de 720 visiteurs
    Depuis le 12/09/2008
    Mise à jour le 08/01/2009
Horloge